Chemin quotidien

Reprendre le chemin de la solitude, celle du quotidien sale, usé, celle dont on ne veut plus.

Il faut encore supporter les mêmes chemins, partager ses bactéries avec les autres. La foule, sans remède à la solitude existentielle.

Quotidien, même routine, les rails qui filent. Le transit permanent, barres d’immeubles en construction. Des bâtiments coupés nets. Cette laide beauté, la poésie partout dans les friches industrielles.

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Pesanteur

À nouveau, il connaît ce poids sur l’estomac, signe d’angoisse. On lui demande de faire quelque chose qu’il ne veut pas. C’est toujours pareil.

Il commence un nouveau boulot qui l’emballe, il prend ses marques, il donne satisfaction jusqu’à ce que les tâches cachées se révèlent. Elles le rongent. Il sait qu’il ne veut pas les faire et freine autant qu’il peut, mais cette résistance est en elle-même source d’angoisse. Il ne sait pas comment s’en sortir.

Les idées sombres se drapent autour de lui. Il faut prendre une décision, sans quoi elles vont l’engloutir.

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Les insatisfaits

Ils sont tous insatisfaits et baissent la tête comme ils iraient à l’abattoir. Leur quotidien les déprime, les déceptions s’enchaînent sans laisser une minute de répit. Le dépit est profond, l’espoir n’a plus qu’une place misérable.

Pourtant aucun ne parle pour dire qu’il ne veut plus de ça. Cette capacité à accepter l’insatisfaction étonne. Il n’y a pas encore assez de voix pour leur dire qu’ils peuvent exiger mieux, qu’ils ont le droit de rêver à d’autres quotidiens.

En attendant, les insatisfaits avancent et se mentent.

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Décrocher

Il faut décrocher, il n’y a plus le choix. Il faut mettre le cerveau en sourdine et partir. Partir là où toutes les pensées envahissantes ne pourront pas suivre.

Il faut décrocher pour survivre. Le risque de sombrer augmente chaque jour. Les signes avant-coureurs ne peuvent plus être ignorés.

Il faut décrocher et vivre. Quelles autres possibilités reste-t-il ?

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Vent de révolte

Lassitude persistante dans le cœur, malgré les rayons de soleil chaleureux, malgré un air de journée riante, malgré une vie somme toute agréable.

Mais on en a assez. Assez du lever quotidien, assez de la routine des transports en commun, assez de la privation de liberté.

Le vent enfoui se révolte, il crie son impuissance. Il veut sortir, il veut s’exprimer, mais on le tient enseveli sous une croûte de poussière solidifiée. Il a beau tempêter, exprimer son désaccord, il y a longtemps qu’on a cessé de lui prêter attention.

Photo by Stanislav Kondratiev on Unsplash

Surmenage

Il y a le surmenage, les pensées parasites, le travail, qui occupent tout l’esprit. Les quelques quartiers restés libres sont tous consacrés à la survie.

Chaque matin est un peu plus difficile, un peu plus creusé. Quand le réveil sonne, il fait nuit.

Le temps consacré à la création pourrait facilement sauter tant la fatigue pèse sur les paupières. Il faut sortir de l’engrenage, il faut renoncer au confort pour la liberté.

Photo by Adeolu Eletu on Unsplash

Mauvaise nuit

Nuit de cauchemars. Toutes les angoisses qui se manifestent en même temps, le signal pour dire « Non, n’y va pas », « Change de vie, celle-ci ne te convient pas ».

Au réveil, les yeux sont rouges d’avoir remué derrière les paupières.

On voudrait répondre à l’injonction, continuer sa nuit, changer de vie, mais il n’est pas encore temps d’activer le plan.

Bientôt. Il faut tenir encore un peu, mais les derniers mètres sont toujours les plus difficiles.

Photo by Abbie Bernet on Unsplash

La machine

Bang ! Blang ! Frrrt ! Shtak ! La machine, toujours en mouvement. Les silhouettes en combinaison s’activent les unes à côté des autres. La plupart du temps, elles ne se parlent pas. Le bruit permanent, le mouvement… Les prisonniers n’ont pas le temps de penser, leurs têtes sont peu à peu vidées de matière grise.

Quand ça ne va pas assez vite, les mâtons hurlent et cognent. Tout le monde est en enfer, personne ne s’aime.

Dans quelques esprits survit un espoir. Et si un rouage de la machine se grippait ? Mais l’espoir est vain, personne n’a jamais réussi à détruire la machine. Elle vibre, siffle et rugit. Jour après jour, nuit après nuit.

Photo by Isis França on Unsplash

À la peine

Les mots, qui sont venus si fluides la veille, peinent à sortir des doigts crispés sur le stylo. On observe les visages fermés pour y trouver l’inspiration, mais tout ce qu’on y trouve c’est le reflet de son propre vide.

Une vie volée, scrupuleusement vendue aux patrons. Des rêves étouffés sitôt leur germination pour qu’ils n’aient pas le temps d’éclore. Des attentes limitées à un horizon trop court.

Les spectres se rendent à peine compte du drame, dont ils sont la foule silencieuse. Ils se laissent actionner par leurs fils trop courts, ils avancent tête baissée.

Il faudrait tout brûler.

Photo by Victor Rodriguez on Unsplash

L’employé du mois

Ce texte est le fruit d’une collaboration avec le talentueux Vuftin.

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Deux tartines, un comprimé de Juvamine, un café : toujours dans son mug préféré. Dans la cuisine, la pendule IKEA fait tic tac sur le carrelage blanc. Il mâche sur le rythme des aiguilles, bien au-dessus de la table pour ne pas salir sa chemise. Sous son regard, la une du Monde est étalée. En 5 minutes avant d’y aller, il a le temps de capter l’essentiel de l’actualité. Politique, scandales et sexualité, ça fera de bons sujets de discussion au déjeuner.
La cravate époussetée, un chewing-gum entre les dents, il quitte l’appartement. Le chemin est direct jusqu’au métro, il n’y a qu’à traverser. Déjà il pense à son programme de la journée. En ce moment il est submergé de dossiers, les projets sont stimulants. Coincé contre la vitre, il lit tous ses mails pro avant d’arriver au bureau.

Deux tartines, un comprimé de Juvamine, un café serré. Il a eu du mal à se réveiller. Tic tac monotone de la pendule IKEA qui le berce doucement. Dans son mug customisé, le café est trop chaud et brûle les doigts. Il a failli le renverser sur sa chemise repassée. Sur la table en mélaminé, il n’a que deux minutes pour jeter un œil à la une du Monde étalée. Politique toujours, il devra improviser au déjeuner.
Les tartines à peine avalées, la cravate époussetée, un chewing-gum entre les dents, il quitte l’appartement. La rue est traversée en courant. Déjà il est dans le métro bondé, le smartphone dégainé.

Tartines, comprimé de Juvamine, café serré. À côté de la pendule IKEA, un flyer coloré. Ça fait une touche orangé, une touche de gaîté. C’est la première fois depuis quatre ans, qu’il investit ses murs blancs. Dans son mug préféré, celui avec sa tronche du parfait employé, il fait lentement tourner son café. Le Monde à plat sur la table en mélaminé, un titre l’a interpellé. Vous ne regarderez plus les pigeons de la même façon ! Des dinosaures à plumes grises dans le ciel de Paris. Il se met l’article de côté, il n’a pas le temps, les dossiers du jour sont importants.
La cravate époussetée, un chewing-gum entre les dents, il quitte l’appartement. Dans le métro, collé contre la vitre, il laisse son smartphone dans sa poche et son esprit rêvasser. Les pigeons prennent une autre dimension.

Routine tartines-Juvamine et café. Enfin, presque, il a oublié d’en racheter. À côté du flyer coloré, l’article sur les oiseaux-dinos. Il se sent observé. Dans son mug préféré, celui avec sa tronche bien rasée, une saloperie de thé. La pendule IKEA martèle la mauvaise journée, il s’est levé pour enlever les piles, la table en mélaminé est devenue une rivière agitée. Tant pis s’il part en retard, il a besoin de processer.
Un chewing-gum entre les dents, il quitte l’appartement la cravate à peine nouée. Dans le métro, il observe les gens par leurs smartphones absorbés. Au bureau c’est la première chose qu’il fait remarquer, on le regarde l’air gêné.

Routine tartines-Juvamine-café desserré. Le mug, toujours, offert par les collègues l’an passé, mais l’anse est restée au bord de l’évier, il a failli tout dégueulasser. À la place de la pendule IKEA, des dizaines de pliages en papier. Sa collection du Monde s’est mise en mouvement. Il ne pensait pas que ça le détendrait autant. Le café posé à côté sur la table-rivière mélaminée, il découpe le journal de la journée. Il n’a pas vu le temps passer.
Un chewing-gum entre les dents, il quitte l’appartement. Dans la vitre du métro, son reflet sans cravate, ça n’était jamais arrivé.
Au bureau ça dort un temps et puis ça fuse au déjeuner : « Tu as changé.».

Routine tartines-Juvabien-café décomplexé. Le mug toujours à l’anse cassée. Il faudra la recoller. Dans la cuisine les murs ne sont plus blancs, mais chamarrés. Autour des formes en papier, des myriades d’histoires racontées. Les oiseaux-dino se sont installés. Ils ont décidé une attaque en règle contre les dossiers. Tiens, et s’il buvait un deuxième café ? C’est comme s’il remontait le temps.
Franchement en retard, il n’a même pas fait semblant d’être essoufflé. Il a laissé passer plusieurs métros assis sur le quai des feuilles de journal au bout des doigts. Au déjeuner ça fuse comme un feu d’artifice de pétards mouillés. Il hausse les épaules, il n’a pas écouté.

Déroutine tartines-Juvabien-café frappé. Le mug « Ed, meilleur employé » a été jeté dans le garde-manger des oiseaux-dino. Il ne l’aurait jamais recollé. Les murs du Monde se sont animés et accaparent tout son temps. Au boulot, il a posé ses congés.
Livre sous le bras et pantalon de survêtement il quitte l’appartement.

L'employé du mois - copyright Vuftin
Illu : Vuftin