Printemps

L’hiver est passé vite, le bleu s’est emparé du ciel.

Les arbustes éclatent déjà de fleurs, les oiseaux chantent les uns pour les autres à l’ombre des branches encore nues.

Calmes matins de paresse, on se laisse vivre tant qu’on en a l’occasion.

Le futur a cessé de s’inviter dans le présent, son horizon s’étire, s’étire encore. Incertain, bouché, terne. Il faut jouir, ici et maintenant.

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Dans le miroir

Dans le miroir elle scrute sa peau. Elle a vieilli. Elle lui semble moins élastique qu’avant, il y a plus de rides au coin des yeux, autour de sa bouche. Quelques trente années d’existence et maintenant la pente qui descend. C’est un faux plat, mais elle et ses amis ne sont pas dupes. Les douleurs chroniques se sont installées insidieusement, certains sont tombés gravement malades, d’autres en voie de disparition. Longtemps ils ont été épargnés, mais cela ne pouvait pas durer. Trente et quelques années et elle réalise enfin leur vulnérabilité.

Elle s’observe dans le miroir et se trouve belle, c’est une de ses forces. Malgré la lente déchéance qu’elle sent couler sur elle, elle éprouve un vain orgueil à se savoir attirante. Ce faisant elle joue le jeu des dominants, elle le sait, mais la satisfaction qu’elle éprouve est trop délicieuse, trop enveloppante pour y renoncer. Son corps allié qu’elle a presque toujours aimé, elle le remercie chaque jour d’être encore beau et en mouvement.

Dans le miroir, elle apprend à voir passer le temps.

 

 

Photo by Roberto Delgado Webb on Unsplash

L’écoulement du temps

Temps immobile. Tout est statique alentour. Bientôt une bourrasque qui agite les feuilles basses du troène. Loin au-dessus des têtes, un avion passe gris et pesant dans le ciel sombre. Son oreille a cessé de chercher les bruits du dehors et se focalise à présent sur le tic tac de la pendule. Par moments, le bruit régulier s’emballe et résonne dans la tête. Elle est assise là depuis un moment, à contempler le jardin d’un air absent. Depuis son accident rien ne rythme plus ses journées en dehors d’un réveil pénible et d’un coucher salvateur. L’écoulement du temps chez elle est infiniment lent. Parfois elle change de pièce. Mais le plus souvent elle reste là, assise sur cette chaise dure à contempler son jardin. Comme elle ne peut plus s’en occuper, celui-ci retourne peu à peu à l’état sauvage. Elle qui accordait tant d’attention au taillage des haies et à la découpe précise de ses parterres, elle éprouve pourtant une joie certaine à observer jour après jour les pousses anarchiques. Elle a hâte de savoir jusqu’où grandira le noisetier. L’observation est une occupation comme une autre.

Elle ne prend plus la peine de répondre au téléphone. Le temps qu’elle met à se mouvoir l’afflige. Désormais elle laisse sonner, immobile. Le nombre des sonneries stridentes la renseigne sur la personne qui essaye de la joindre. Même lorsqu’il s’agit de son amie Joëlle, patiente et décidée, elle renonce à se lever. Au lieu de cela elle laisse retentir le bruit répétitif dans toutes les pièces de sa maison. Un éclat qui la fait sursauter et qui remplit son vide d’un trop plein momentané. À force les sonneries se sont taries. Les distractions au silence se font de plus en plus rares. Parfois quelqu’un entre dans son antre, même si elle refuse les visites le plus souvent. Il n’y a qu’à Joëlle qu’elle ne peut résister bien longtemps. Sans elle, elle ne s’alimenterait plus. Sans elle, elle ne se rappellerait pas le son de sa propre voix.