Du silence

Des mois et les pages restent vides. Un long travail en coulisse, répétitif. Car un premier jet terminé n’est que le début. Des heures et des jours de réécriture, de relecture, de réécriture encore, et pour quel dénouement ?

L’histoire se façonne seule sous nos yeux. On ne sait pas où elle va, mais on s’y laisse entraîner. Advienne que pourra.

Du silence parce qu’il est difficile, usant, de travailler seul·e dans l’ombre. De se trouver loin, toujours plus loin de la critique des lectrices et lecteurs.

Le labeur semble ne jamais devoir s’arrêter. De nouvelles idées germent, que l’on doit négliger au profit de ce qui est en cours et qui ne prend jamais fin.

On voudrait se faire lire, on voudrait se faire aimer. On voudrait, en somme, de la reconnaissance.

Le mot est lâché.

Mais pour être lu·e il faut savoir sortir du silence, quémander l’attention et venir chercher les caresses.

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Un homme

L’homme est appuyé nonchalamment contre le mur, il n’a pas l’air bien. L’œil torve, il vacille par moments, sous le coup d’un mal de tête persistant.

Quand les passants le remarquent, ils font un écart sur le trottoir. Il faut dire que sa mine laisse à désirer. Il doit d’ailleurs se dégager de lui une forte odeur de sueur et d’alcool.

Pourtant, l’homme ne se préoccupe pas de son apparence. Peu lui importe d’être repoussant, si seulement cette migraine pouvait cesser.

Il ne se rappelle pas ce qu’il a fait la veille, ni avec qui il a passé la soirée. Le soleil lui brûle le fond des yeux, qu’il garde fermés.

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La vieille dame

Jeannine a le dos voûté. Chacun de ses mouvements a une répercussion douloureuse quelque part dans son corps, mais elle a appris à l’ignorer. Elle marche, petits pas par petits pas dans sa maison et son jardin.

Une fois par semaine, elle sort dans le village pour se ravitailler, mais cela prend toujours des heures. Elle traîne derrière elle son caddie à roulettes, qui lui tire sur le bras. Jeannine a toujours détesté sortir. Elle n’est pas sociable et préfère le silence de sa petite maison. Les amis qui lui restent sont loin. Ils s’envoient, de temps en temps, des nouvelles, mais ils n’ont plus l’énergie de venir la voir.

Jeannine a toujours vécu seule et n’a pas d’enfant. La solitude ne lui a jamais pesé, elle préfère limiter au maximum ses interactions avec le monde extérieur. Dans l’isolement de sa retraite, elle a tout le loisir de penser.

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La fugue (suite 2)

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L’autocar traverse les paysages de vignes. Les ceps noueux sont d’un gris blanchâtre, mangés par le givre. Derrière eux la montagne, noyée dans un brouillard qui se lève déjà. La route tourne et je suis baladée d’un côté à l’autre de mon siège. J’accompagne le mouvement comme une danse discrète. Je touche, dans ma poche, le bout de papier sur lequel j’ai écrit son adresse. Je la connais déjà par cœur, mais ça me rassure de l’avoir là avec moi. Sur le tableau indicatif des horaires du car il était indiqué une heure de voyage.

Je ne suis jamais allée là-bas. Je ne l’ai même jamais vu, mais je suis persuadée d’être guidée jusqu’à la maison. J’ai tant rêvé cette ville dans mon imagination que je ne peux envisager un instant être désarçonnée par ses ruelles, ses murs de pierre grise. Jusqu’à l’église que je suis sûre de déjà connaître.

La fugue

Il est froid ce matin d’hiver où j’ai décidé de quitter la maison. Je n’étais pas encore tout-à-fait réveillée que j’ai su le moment exact. Juste après le petit-déjeuner, pendant que Maman irait s’habiller, je partirais. Sans un bruit, avec un petit sac de toile, je traverserais la place du village pour aller prendre l’autocar. Ici, on dit encore « autocar ». Il est de ces mots qui vous replongent immédiatement 50 ans en arrière.

Je crois que le chien a compris ma décision. Il jappe autour de moi, la queue battant les pieds de la table. Il vient poser sa grosse tête baveuse sur mes genoux et me regarde de ses grands yeux plein de cils. Leur profondeur me fait chanceler, mais pas au point de renoncer à mon projet. J’étreins sa belle figure et j’embrasse son museau tout humide d’émotion. L’absence de reproche dans ses yeux me fait frémir. Il n’existe sans doute pas d’être plus noble que mon gentil Jacquot.

Maman est montée dans sa chambre. Sans même prendre le temps de jeter un dernier regard sur la vieille cuisine et sa cheminée noire, la table si large qu’elle semble prendre toute la place et les pieds des chaises mangées jusqu’à l’ongle par Jacquot, j’ai quitté la maison. Le chien n’a pas aboyé tout de suite, mais j’entends l’écho de ses plaintes tandis que je traverse la rue. De ma bouche s’échappe une fumée épaisse. L’arrêt de car est désert, s’il n’y avait le piquet avec les horaires de passage on croirait s’être trompé.

Dans ma tête se joue le moment où Maman fait la découverte de ma disparition. Elle laissera échapper la brosse à cheveux qu’elle tient dans les mains après avoir fait le tour de la maison. Je n’ai laissé aucune trace, elle croira à un enlèvement, c’est certain. Elle ne pensera pas à aller regarder l’arrêt de l’autocar. Quand la boulangère lui dira m’avoir vue, je serai déjà loin.

 

 

Photo by Joseph Pearson on Unsplash

Le duel

Il n’a rien dit à ses parents. Juste à quelques uns de ses amis et du bout des lèvres. S’il ne le nomme pas cela n’existe pas. Il se sent acculé. C’est comme si, enfant, il marchait seul dans les rues vides, suivi par une silhouette menaçante. Le monstre de sous le lit qui, au lieu de l’ingérer, lui grignote l’intérieur. Il n’y croit toujours pas, il va se réveiller…

C’est pour ça qu’il ne veut pas en parler. À quoi bon inquiéter sa mère, son père, ses frères, ses sœurs ? À quoi bon leur dire, alors que d’ici quelques mois tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir ? Mais les jours passent et la tumeur reste. Elle grossit, même, et semble prête à l’engloutir.

Il s’est laissé entraîner dans la valse des soins à contre-cœur. C’est dans l’espoir d’elle, si loin. Dans sa combativité, il y a le désir de la retrouver, elle, à ses côtés. Il pourrait brandir la maladie pour exiger qu’elle revienne, il s’en sent le droit. Mais au fond de lui il sait que cela ne suffira pas. Dans ses moments les plus bas, il pense à la culpabilité qu’elle ressentira quand il sera mort, mais les larmes s’échappent. Il ne veut pas mourir, pas encore. Il maintient la façade. Il montre à tous une joie tranquille, qui masque sa solitude béante.

Il ne veut pas en parler. C’est comme si les mots lui râpaient la langue. Il se demande pourquoi lui ? Pourquoi pas un autre ? Pourquoi maintenant ? C’est un plafond qui s’effondre sur sa tête, c’est un sol qui se dérobe et qui l’aspire. Il a la poitrine lourde de sanglots retenus. Il n’y a personne pour étreindre son corps malade, mais y penser ne change rien. On l’a embarqué dans un duel à mort et il est nu.

 

 

Photo by Warren Wong on Unsplash

De bric et de broc

Dans son intérieur, elle avait essayé de rassembler un maximum d’objets d’occasion. Quand il avait fallu meubler son appartement, elle avait dû faire beaucoup d’achats et ses moyens étaient limités. Elle s’était donc tournée vers les vieilleries à défaut de mieux. Au début, elle s’était dit qu’elle remplacerait progressivement tout le bric-à-brac, mais elle avait fini par s’habituer à chacun des objets. Elle découvrait le plaisir qu’il y a à vivre chez soi, entourée de son environnement familier.

Lorsqu’elle s’était installée chez son ex, il lui avait assuré qu’elle était aussi chez elle. Elle s’était peu investie dans la déco et ne s’y était jamais sentie vraiment bien. En partant après la rupture, elle n’avait rien voulu emmener. Elle avait beaucoup souffert et elle ne voulait, dans son environnement, rien qui put raviver sa douleur. Elle avait donc tout acheté d’occasion au fur et à mesure. Elle s’était constituée un cocon de bric et de broc, délicieusement désuet et hors du temps, qui l’avait accompagnée dans la guérison de ses blessures.

Précarité

Alice travaille à son compte. Elle a fait des études culturelles et s’est spécialisée dans la médiation de l’art contemporain. Elle a eu des expériences professionnelles dans de grandes institutions parisiennes, elle est passionnée par son travail. Pourtant, elle en a assez. La précarité est comme une maladie qui la ronge sournoisement. En permanence à l’affût des offres d’emploi dans son secteur, elle ne peut jamais se reposer. Elle reste sur le qui-vive « au cas où ». C’est une situation qui affecte son moral d’acier.

Elle ne sait même plus ce que veut dire « se laisser aller ». Toujours elle garde au fond de son esprit ce signal d’alarme et de danger. Comment feras-tu demain ? Comment vivras-tu après ?

Les discours d’entrepreneurs à succès la mettent en rage. Tous, ils semblent oublier le facteur chance. S’ils y sont arrivés alors tout le monde le peut. Elle sait que c’est faux. Ce n’est pas faute de travailler et de s’investir sans compter.

Alice est seule, par conséquent elle est vulnérable. Ce sont des choses dont on ne parle pas. La solitude est un sujet tabou. Mais solitude et précarité sont imbriquées comme des amantes.

 

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Autonomie

Ses gestes ne sont plus aussi amples qu’avant. Elle fatigue. Elle se ratatine et a l’impression que chaque mouvement est un cri de son corps brutalisé. Mais cela ne l’empêche pas de chérir l’autonomie. Elle a toujours été seule et entend bien le rester, même quand la solitude pourrait présenter un danger.

Elle fait des petits pas, ne lève plus les bras, mais elle a tout adapté à sa nouvelle hauteur. Sa maison, vestige de son passé, a connu une évolution imperceptible.

Pourtant l’âge la rend vulnérable, en particulier aux autres. Elle ne sait plus protester, elle ne sait plus se défendre. On lui impose une compagnie qu’elle ne désire pas, on voudrait décider à sa place. Il est vrai qu’elle est un peu larguée. Sa pensée s’est faite plus molle, plus conservatrice aussi. Elle ne s’est pas aperçue du changement. C’est comme ça et de toute façon il est trop tard.

L’encre de Chine

Elle a le nez sur sa feuille de papier. Un œil à demi fermé, l’autre attentif. Elle trace les volutes délicates du tissu. Elle s’applique comme aucun de ses professeurs n’auraient pu l’en croire capable.

Elle a trouvé la plume et la bouteille d’encre de Chine dans le bureau de son grand-père, qui lui a montré comment s’en servir. Depuis, elle s’essaye à ses dessins. Elle a trouvé l’inspiration dans les livres de sa mère. Elle a reproduit des gravures. Elle a joué de ces petites hachures qui créent les ombres et la lumière.

Elle n’a montré son travail à personne. Ses dessins sont soigneusement rangés dans un petit carton posé à la verticale entre son bureau et le mur de sa chambre. Ce n’est pas de la timidité ou de la honte, mais elle ne voit pas l’intérêt d’en faire étalage. Ses dessins sont pour elle un moment de détente absolue. Rien ne détourne sa concentration. Aucune pensée parasite ne vient troubler ce moment. Chaque jour elle s’enferme dans sa chambre et joue de sa plume.

Au début elle a fait des taches. Elle était trop gourmande, laissait trop d’encre pour le minuscule réservoir. Et puis elle a pris l’habitude. Elle a maintenant le geste sûr. La seule trace de son activité solitaire c’est la tache noire qui ne disparaît jamais du bord de son majeur droit.