Chemin quotidien

Reprendre le chemin de la solitude, celle du quotidien sale, usé, celle dont on ne veut plus.

Il faut encore supporter les mêmes chemins, partager ses bactéries avec les autres. La foule, sans remède à la solitude existentielle.

Quotidien, même routine, les rails qui filent. Le transit permanent, barres d’immeubles en construction. Des bâtiments coupés nets. Cette laide beauté, la poésie partout dans les friches industrielles.

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Routine

Elle met son réveil dix minutes plus tôt tous les matins. Une main qui sort de la couette et qui attrape le téléphone. L’opération se répète plusieurs fois. Finalement elle émerge. Elle s’extrait de sous une montagne de molleton. Choc du froid. Certains matins elle capitule et rabat à nouveau la montagne sur elle. L’opération peut se répéter plusieurs fois.

Routine du matin bien huilée. D’abord le petit déjeuner, un café serré et une galette de riz. Au réveil son estomac est noué, elle y est habituée. Ensuite une douche chaude, plus longue que nécessaire. Souvent elle tombe dans une faille temporelle. Quand elle sort elle est en retard. Systématiquement. Il est ensuite temps de s’habiller et se maquiller.

Elle ne sort jamais sans maquillage. Elle admire ces femmes qui changent de visage dans le métro. Elles exposent leurs cernes et leur teint gris et réalisent sous les yeux ébahis des usagers anonymes une véritable transformation. Elle n’assume pas que l’on voie son vrai visage. Sa mine fatiguée, ses yeux légèrement tombants, son nez empâté, sa bouche trop fine. En appliquant les couches de matière elle a l’impression d’enfiler le masque qu’elle s’est choisi. Ce faisant, elle devient Iris, la femme qu’elle est hors de chez elle. Elle y a si bien réussi que personne ne connaît son vrai prénom.

Aucun homme n’a jamais vu son vrai visage. C’est impossible. Elle se raconte qu’ils la trouveraient trop laide et qu’elle ne le supporterait pas. En réalité c’est elle seule qui se trouve laide, elle seule qui, arbitrairement a décidé de rejeter sa figure.

Souvent elle ne reste pas longtemps chez elle. Elle sort, elle voit des amis. Chez elle, elle n’est plus Iris, elle n’y arrive pas. Chez elle, elle est Françoise, cette identité qu’elle déteste. Malgré ses efforts elle n’a jamais pu se débarrasser de Françoise. Elle lui colle à la peau comme une pellicule de BB crème.

Lâcher prise

Le tic tac de la pendule. Il semble être plus ou moins fort par moments, comme si le temps connaissait des embardées et des ralentissements. Dehors les feuilles sont jaunes. C’est d’elles que semble émaner la lumière plutôt que du ciel gris et uniforme. Le calme. Au loin, le bruit sourd d’un avion. Changement de décor. On est passé des murs étriqués de la ville aux grands espaces de la périphérie. La distance qui sépare les pièces n’a jamais été aussi importante. On est comme perdu dans ces couloirs interminables. Ici, la pluie est moins pénible. Il faudrait rester toujours dedans et n’avoir pas besoin de sortir. Mais le risque de l’inactivité guette.

Se laisser vivre et mettre de côté les choses que l’on a à faire. Une vie pleine de contraintes. Des contraintes que l’on se fixe seul le plus souvent. La pression de l’efficacité. Difficile de se débarrasser de ces constructions. Accepter que la vie doit simplement être vécue sans être productive. Lâcher prise en somme. Rien de plus difficile. On voudrait en faire des tonnes, toujours. Manque de bienveillance à l’égard de soi-même et de ses possibilités. Reconstruire une routine qui nous convient avec ses respirations. Le lâcher prise n’est pas donné à tout le monde. On en est encore loin.

Un matin

C’était un matin comme les autres. Elle s’était levée tôt avec l’intention d’avoir une journée active, efficace. Elle avait même descendu du travail dans la cuisine pour commencer la journée sur les chapeaux de roue. Le temps du petit-déjeuner était indispensable à son bien-être. Elle commençait par des tartines, mâchées dans le silence ou en écoutant une émission quelconque. Ensuite elle nettoyait consciencieusement la table et attrapait un livre, sa tasse de thé bien chaud à côté d’elle. Elle lisait quelques pages, le temps de finir son thé. Et enfin elle approchait son ordinateur, pour y taper quelques phrases. Elle avait commencé un roman dont elle ne savait pas tellement où il allait, mais ce rituel, même vide de sens, lui faisait du bien.

Pour ce roman elle avait décidé de faire quelques recherches afin de nourrir sa créativité, c’est pourquoi elle avait beaucoup de travail. Parfois, elle signait quelques contrats pour s’assurer un revenu plus important et mettre de l’argent de côté. Ce matin là était comme tous les matins. Agréable, calme. Pourtant, un événement vint perturber la bonne marche de son quotidien. Alors qu’elle était au milieu d’une phrase, quelqu’un sonna à la porte. Ce son désagréable l’agaça. Elle fut tentée de ne pas y répondre, de faire comme si elle n’était pas là. Elle finit de taper sa phrase, mais elle n’était plus dans les mêmes dispositions. Quelque chose s’était brisé.

À la porte d’entrée, la sonnette repris de plus belle. Elle se résolut alors à se lever en grommelant dans sa tête. Mais qui pouvait bien la déranger à une heure pareille. Ce n’était pas possible, ça, on n’était jamais tranquille ! Elle entrouvrit la porte et lança un regard noir au visiteur. Son agacement était tellement palpable que l’intrus recula un peu. Il paraissait avoir à peu près son âge, souriant et sympathique. Son bonjour était enjoué et il s’excusait platement de la déranger. Il était le nouveau voisin et il avait besoin d’un tournevis. Il pensait bien qu’il y avait quelqu’un car il avait entendu du bruit, mais il s’excusait encore de la déranger pour une telle broutille. Elle se détendit et eut un peu honte de la mine revêche qu’elle lui avait offerte. Elle essaya de se montrer affable en lui tendant son tournevis, mais elle sentait bien qu’elle ne pouvait faire illusion. Quand elle eut refermé la porte, elle se dit qu’elle n’était vraiment pas douée avec les humains.