Le cauchemar

À cinq heures, le cauchemar. La chambre est encore noire, la rue immobile. Il est trop tôt, mais on n’avait pas le choix, il fallait se réveiller. Quand le sommeil n’est plus un refuge, mieux vaut y renoncer. Impossible de se rendormir, on regarde passer les minutes en attendant la sonnerie du réveil. On n’est pas encore de ces gens qui peuvent commencer leur journée à cinq heures du matin, comme si de rien n’était, mais cela viendra peut-être.

En attendant on fuit les filaments du cauchemar. Les résidus font battre les paupières, mais ils s’échappent bien vite, on serait bien en peine de le raconter. Ne reste que l’immobilité du noir, l’attente du jour à venir.

Image : Johann Heinrich Füssli, Le cauchemar, 1781.

Encore un je t’aime

Je suis habitée par le souvenir de son corps dans mes bras. Il y a la trace de son baiser sur ma joue. Je me rappelle sa caresse amoureuse, la convoque encore et encore pour ne pas l’oublier.

Il n’est plus là, la bulle a éclaté. Il y a une sensation de manque, les nuits sont agitées. En rêve la recherche d’un contact qui ne veut plus se faire. La descente trop brutale, même si on a décidé de la rendre aussi douce que possible.

Il y a des « Et si ? » qui dansent dans la tête, des espoirs qu’on préfère enfouir au réveil.

C’est un sevrage violent. Il faudrait accepter le manque pour en dépasser la sensation.

Les nuits ne sont pas aussi apaisées que les jours. Dans les rêves, il n’y a plus de pensée rationnelle.

 

 

Photo by Alex Boyd on Unsplash

La rentrée

Persistance des vacances, la peau sent encore le soleil. On a encore la tête pleine des amours d’été, qu’il faut déjà retourner travailler. Il a préparé ses affaires la veille pour cette première journée. Petite pile sagement repassée dans un coin de sa chambre.

Ce matin, le réveil a sonné à sept heures. Dans l’appartement d’à côté, la famille s’agite. Cavalcade et pleurs d’un enfant. C’est la rentrée.

Il a enfoncé sa tête dans son oreiller. Refus. Refus de quitter le doux rêve qui clignote encore devant ses yeux. Refus de retrouver la banalité d’un quotidien asservi.

Il faut y retourner, là où les amours sont encore vivaces, où l’on ne dort que quatre heures par nuits et où demain n’existe pas.

Cavale

Il était trois heures du matin quand Elle fut réveillée en sursaut. Il n’était pas à côté d’elle, et quelqu’un frappait à la porte. Elle hésita avant d’aller ouvrir, mais elle enfila finalement un peignoir et se dirigea silencieusement vers l’entrée. Elle avait la chair de poule. Les coups étaient insistants, et elle ignorait qui pouvait bien frapper ainsi au milieu de la nuit. Il n’y avait pas de judas sur les portes de l’immeuble, Elle prit donc soin d’enclencher la chaîne de sûreté avant d’entrouvrir le battant. C’était Lui. Il avait le visage en sueur et semblait agité. Il s’énerva de ne pouvoir ouvrir la porte. Ce n’est qu’une fois que celle-ci fut refermée qu’il la prit dans ses bras. Il lui dit qu’il l’aimait, qu’il était arrivé quelque chose de terrible, qu’il devait partir, qu’il allait bientôt être recherché par la police. Il n’était pas question pour Elle de le laisser partir seul, elle ne l’interrogea pas, elle rassembla rapidement quelques affaires, et elle se prépara pour une longue cavale. Elle l’aimait plus que tout, elle tremblait pour lui, elle tremblait pour elle peut-être un peu aussi, mais elle n’imaginait pas un seul instant de vivre sans lui, dût-elle quitter le monde confortable dans lequel elle vivait. Et Lui était gentil, il l’aimait aussi, il la protégerait, elle le savait, et elle était capable de le suivre les yeux fermés.

C’est du reste ce qu’elle fit. Elle emporta les affaires qu’il lui dit d’emmener, elle prit le chemin qu’il lui indiqua, et elle monta dans la voiture qu’il lui désigna. Le ciel était noir, toutes les lumières de la ville semblaient éteintes, comme si la nuit même était favorable à leur fuite. Elle ne remarqua pas que le monde autour d’elle était fait d’ombres, elle était fatiguée, et il lui assura qu’elle pouvait dormir en paix. Elle s’assoupit dans la voiture tandis qu’il lui parlait d’une voix réconfortante. Ils roulèrent longtemps, du moins en eut elle l’impression car ils arrivèrent dans un paysage inconnu, mais l’aube se levait à peine alors qu’ils pénétraient dans une grande ville dont elle ignorait le nom. Lui savait où ils allaient, il avait des amis, qui seraient en mesure de l’aider dans sa fuite. Il avait rendez-vous avec eux dans les thermes de la ville : un établissement à la devanture rouge qui ne payait pas de mine. Elle dut l’attendre dehors, non loin de la voiture. Elle répugnait à le voir partir et s’éloigner d’elle, ne serait-ce qu’un instant, mais elle lui obéit. Il l’embrassa tendrement, et lui assura qu’il n’en avait pas pour longtemps. Elle devait rester cacher, et ne s’éloigner que si venait un danger, mais elle tremblait pour lui, peut-être pour elle un peu aussi.

Elle se trouvait dans un recoin de la rue face à l’entrée du Bain Public. Il faisait beau et chaud, la lumière était vespérale et la rue passante. Il y avait du monde dans l’établissement à en juger par les nombreuses voitures garées devant. Des hommes fumaient à deux pas de la porte, et elle jugeait qu’ils ressemblaient à des gangsters. Elle espérait qu’Il reviendrait vite, mieux valait ne pas rester ici.

Il faisait lourd. Elle erra un moment près de la voiture. Combien de minutes s’écoulèrent alors ? Elle ne saurait le dire, mais au bout d’un moment, une sirène retentit. Là, elle vacilla. La chasse était ouverte, elle en était convaincue. Elle savait que c’était Lui qu’on recherchait, et il était encore à l’intérieur, il allait être pris au piège sans elle.

Que faire ? Elle remarqua à peine le remue-ménage devant le Bain Public. On courrait, on avait peut-être même des armes, elle n’était sûre de rien. Peut-être allait-on l’aider Lui… et Elle alors ? Elle serra son sac contre elle, elle ne savait même plus ce qu’il contenait, mais aucune importance au fond, elle ne devait pas s’en séparer. S’il le fallait elle courrait, elle avait peur, mais elle n’était pas paralysée. La seule chose qui la gênait, c’était que Lui n’était pas là pour la guider. Comment le retrouverait-elle ? Comment saurait-elle s’il s’était échappé ? Mais il sembla qu’elle n’aurait pas encore à se débrouiller sans lui. La sirène était en réalité plus loin que ce qu’elle avait cru, et Lui apparut à la porte du Bain Public comme par magie. Il avait une arme, il courut vers elle et l’attrapa au vol. Ils filèrent dans la rue. Elle n’aurait jamais cru être capable d’aller aussi vite… mais ils étaient suivis. Elle avait l’impression que les voitures de police étaient sur leurs talons, pourtant ils couraient toujours plus vite, toujours plus insaisissables. Elle avait le cœur dans la gorge, mais il était sûr de lui. Il l’entraînait vivement, avec assurance, comme s’il connaissait par cœur les rues de cette ville inconnue d’Elle. Elle aussi courait comme jamais elle n’avait fui. Elle volait presque, elle ne trébuchait jamais. Le monde autour d’eux n’était que flou, ils ne voyaient que le chemin devant eux, balayé par la vitesse. Pourtant la police n’était pas loin. On entendit un coup de feu, Lui fut touché : une balle dans l’épaule mais ce n’était presque rien, il continua à courir, plus vite que jamais.

Ils avaient rendez-vous dans une maison. Là des amis pourraient les aider, il le savait. Elle pensait qu’ils auraient là quelque répit, que l’on pourrait soigner Lui. Elle crut courir ainsi pendant des heures, et ce n’est qu’à la nuit qu’ils s’arrêtèrent, lorsque l’on n’entendit plus de sirène alentour. Ce n’est qu’à la nuit aussi que Lui s’affaiblit. Jusque là il n’avait pas montré signe de douleur, mais dès qu’ils commencèrent à marcher, Lui commença à tituber. Mais quelle importance, puisqu’Elle pouvait le porter ! Elle aurait pu l’emmener sur son dos jusqu’au bout du monde s’il le fallait, mais la maison était proche où ils seraient en sécurité.

C’était un pavillon blanc, entouré d’une grille pointue, entouré d’une forêt d’arbres. La maison abritait D. Elle ne savait pas ce que D. faisait ici, mais elle avait d’autres chats à fouetter, il fallait s’occuper de Lui.

La maison était barricadée, on allait et venait, comme dans l’attente de quelque chose de mauvais. L’atmosphère était tendue, on semblait s’apprêter pour une lutte qui ne vient pas. Elle ne faisait que peu attention à cela. Il y avait Lui, qui occupait toutes ses pensées. Il souffrait, mais pas beaucoup disait-il. C’était lui qui voulait la rassurer. Tout irait bien, il lui promettait, car il l’aimait.

Dehors il y avait du bruit, dans la maison on courait aux fenêtres. D., qui avait disparu, les rejoignit. Ils devaient se lever, l’accompagner au premier étage et se tenir prêt. C’était la lutte, c’était la résistance, ils n’étaient plus en sécurité. Alors de nouveaux ils se mirent à courir. Ils montèrent les escaliers quatre à quatre. Lui trouvait toujours la force de fuir, Elle trouvait toujours la force de le suivre. D. les entraîna dans les étages d’une maison qui avait l’air de s’étendre à l’infinie. Ils s’enfermèrent dans une pièce aux rideaux blancs, et espérèrent pouvoir en sortir vivants. Il y avait maintenant du bruit dans la maison. On se battait peut-être en bas, en tout cas les fenêtres du rez-de-chaussée étaient assaillies. Cela Elle le vit. Car là où ils étaient il n’y avait plus de barricades. Les vitres étaient ouvertes, l’air de la nuit rentrait dans la pièce. Elle ne savait pas pourquoi D. les avait fait monter, ils ne pourraient jamais s’enfuir d’aussi haut, c’était idiot. Dans la pièce où ils étaient, l’angoisse montait. Il semblait impossible de sortir de cette prison, car même s’ils ne se rompaient pas le cou en descendant par la fenêtre, des centaines de policiers se feraient une joie de les cueillir dans le jardin-forêt. Mais D. insistait, ils devaient faire ce qu’il leur ordonnait. Il allait les sortir de là s’ils se taisaient. Alors on entendit des bruits à leur étage. D. leur fit signe de se jeter par la fenêtre, il allait faire diversion, les emmener loin d’eux, ils ne devaient pas s’inquiéter, tout irait bien. Et il s’éclipsa comme une ombre, Lui ne posa alors aucune question, il attrapa Elle par la taille, et l’entraîna par la fenêtre ouverte. La maison était entourée d’arbres, on aurait presque dit une forêt. Lui et Elle tombèrent, glissèrent, se hissèrent, dégringolèrent, se sauvèrent grâce aux arbres, à cette forêt, et se retrouvèrent en bas. D. avait réussi, ils ne savaient trop comment, à attirer l’attention des policiers. La voie était libre, ils se précipitèrent à nouveau.

Maintenant ils avaient besoin d’une voiture. Il faisait nuit, il en vola une. Cette nouvelle attaque lui avait donné des ailes, il était là pour Elle, pour la protéger, elle qui avait voulu l’accompagner. Elle monta dans la voiture, il lui assura qu’elle pouvait dormir en paix. Elle s’assoupit. Quand elle se réveilla les rues de la ville étaient baignées d’un soleil éclatant. Il faisait chaud, et ils avaient l’impression qu’ils étaient tirés d’affaire. Ils parlèrent, ils rirent ensembles comme ils n’avaient pas eu le temps de le faire depuis un moment. La lumière était jaune, le vent balayait les cheveux d’Elle. Elle était heureuse. Mais elle comprit qu’ils étaient suivis. Il n’y avait pas eu de sirène, elle ne voyait pas de véhicule de police, pourtant ils sentirent, au même instant, que la course poursuite recommençait. Et elle recommença.

Elle ne pouvait rien faire d’autre qu’accorder son entière confiance à Lui qui les conduisait. Les rues défilaient. La voiture ennemie semblait tantôt les rattraper, tantôt s’éloigner bien qu’Elle ne la vit jamais. Lui traversait la ville par des petites rues qu’il avait l’air de connaître parfaitement. Bientôt il s’arrêta devant l’entrée d’un grand jardin entouré d’une haute grille de fer forgé. Ils descendirent rapidement de voiture, depuis quelques temps, ils n’avaient même plus besoin de parler, Elle savait exactement ce qu’elle devait faire et où elle devait aller. Ils coururent main dans la main jusqu’à la porte, et s’engouffrèrent dans les jardins. Elle n’était jamais venue ici, mais elle savait pourtant où ils étaient. Ils étaient entrés dans les jardins publics, où ils rencontreraient, des hommes et des femmes nus recouverts d’argile, payés pour animer le jardin. Mais elle savait aussi que personne ne se soucierait d’eux. Ils pouvaient courir sans crainte d’être démasqués, ils devaient juste à tout prix traverser les jardins. Et ils les traversèrent. Le parc semblait faire des hectares et des hectares, mais ils couraient encore et toujours infatigablement. À un moment elle se retrouva seule, elle ne savait pas comment, mais elle continua tout de même à courir. Il lui semblait que son bonheur et son salut résulteraient de cette course effrénée, et elle savait qu’elle le retrouverait. Elle alla toujours en avant, elle traversa le jardin, ignorant les sculptures vivantes et les plantes, continuant jusqu’à ce qu’elle aperçoive enfin les grilles du parc. Mais elle ne semblait pourtant pas devoir s’arrêter tout de suite. Une force, une intuition la poussa à continuer sa course, pour mettre le plus de distance possible entre le police et elle, et pour retrouver Lui.

Elle franchit les grilles du jardin public, et se retrouva tout autre part. Elle était devant l’Assemblée, où l’on défilait pour célébrer la fête nationale. Une foule immense s’étendait à perte de vue dans l’avenue. On était bien ordonnés en petit groupes carrés de gens, vêtus de bleus et de blancs, tenant de grands étendards et marchant. On n’entendait que le bruit des feux d’artifices au dessus de l’immense défilé. Si elle s’était retournée à cet instant, elle se serait aperçue que les grilles du parc derrière elle avaient disparu, mais elle ne se retourna pas. Elle devait s’élancer parmi ce défilé et le traverser. Lui devait sans doute courir dans la foule, et elle s’élança. Ce fût la course la plus rapide de sa cavale, mais celle aussi qui lui causa le plus de fatigue. Pour la première fois elle trébucha, elle bouscula des gens, mais cela n’avait aucune importance puisque personne ne faisait attention à elle, puisque personne ne semblait la voir. Elle passa parmi tous ces visages semblables et impassibles qui fixaient l’Assemblée d’un regard vide, qui tenaient bien hauts leurs étendards, mais qui ne les brandissaient pas avec gloire. En somme un défilé de pantins, mais elle n’en avait que faire, elle devait poursuivre sa fuite. Elle devait atteindre le trottoir d’en face. L’avenue était immense, elle ressemblait à une esplanade, mais elle courait toujours et inévitablement elle s’approcha du bord. Et soudain, Lui fut à ses côtés, comme s’il ne l’avait jamais vraiment quittée. Ils venaient d’atteindre le trottoir, et ils pouvaient enfin s’arrêter pour respirer. La cavale n’était pas finie sans doute, mais ils bénéficiaient d’un court répit, ils le savaient. Ils s’adossèrent à un arbre pour reprendre leurs esprits.

Elle se précipita dans les bras de Lui. Elle l’aimait, elle était heureuse d’être avec lui. Mais soudain, il n’était plus l’homme aimant qui l’avait emmenée. Il ne la serrait plus dans ses bras, il était froid. Elle le sentit immédiatement, elle lui demanda ce qu’il se passait, ce qui lui arrivait, il lui répondit avec cruauté :
– Je ne t’aime plus.

Il se détourna alors d’Elle et disparut dans la foule. Son cœur s’arrêta.

Le rêve

S’emmitoufler sous la couette. La passer au-dessus de sa tête de sorte que l’on n’est plus en contact avec le monde extérieur. Il est trop tôt. Beaucoup trop tôt. On voudrait pouvoir rester éternellement dans ce lit. L’envie est tellement forte que l’on s’enfonce petit à petit. Le matelas encore dur quelques minutes plus tôt a l’air de gonfler et de gagner en moelleux. Il nous avale. Finalement, à force d’être enseveli, on est passé de l’autre côté. La couette et le matelas ont disparu. Peut-être sont-ils au-dessus de notre tête, mais il fait chaud. L’impression de confort ne s’est pas volatilisée.

Quelqu’un approche. C’est M. qui fait des bulles de savon. Des bulles sèches et énormes, qui volent autour de sa tête sans éclater. On ne ressent pas autant de curiosité qu’on le penserait. Il y a du bruit derrière, mais on ne peut pas se retourner. Nos pieds sont scellés dans le sol. En fait ils sont en pierre et la malédiction remonte petit à petit dans les jambes. De doux rêve cotonneux on passe à un cauchemar terrifiant. Mais depuis longtemps on a le pouvoir d’en sortir.

Une petite bouffée d’air frais de l’autre côté du matelas et c’est reparti pour l’exploration. On vole maintenant. En attrapant une bulle de savon de M. on est entraîné dans un tourbillon. On rit, la sensation est agréable. Au loin il y a un bruit agaçant. Comme le cri strident d’un oiseau malade. Revoilà la couette qui nous recouvre. Elle est chaude et moelleuse. Le son devient plus fort. Il est sept heures trente. L’heure d’aller travailler.