En 2019, j’ai écrit un roman

En 2019, j’ai terminé le 1er jet d’un roman. La dernière fois que c’était arrivé, on était en 2005 ou 2006, j’avais 19 ou 20 ans et j’avais enfin terminé laborieusement la rédaction d’un roman qui m’occupait depuis mes 16/17 ans.

En février 2019, j’ai décidé d’abandonner ma thèse en 4e année. Après une 3e année très difficile financièrement et moralement, j’ai regardé en face comment se présentait ma dernière année, mon année de rédaction, et je me suis dit très clairement : « Je n’ai pas envie de consacrer 2019 à l’écriture de cette thèse. Je n’ai pas envie d’arrêter de vivre pour ce projet qui ne me ressemble pas. »

Alors j’ai arrêté. Sans regret. Jamais par la suite je n’ai eu envie de remettre le nez dans mes recherches pour les poursuivre différemment, hors du système académique. Je suis passée à autre chose du jour au lendemain.

En février 2019, j’ai repris l’écriture d’un roman commencé en mars 2018, dont 15 pages avaient été écrites et que j’avais laissé en pause depuis. Je me suis fixée comme objectif d’en avoir terminé le 1er jet au 31 décembre 2019. J’ai installé une routine d’écriture quotidienne : même une phrase, même 5 minutes, juste quelques mots pour rester connectée au projet. Ne pas se relire, en tout cas ne surtout pas commencer à se corriger, mais continuer, avancer et dérouler l’histoire que je devais sortir de ma tête.

Les deux derniers jours de 2019 ont été intenses, j’étais en retard. Finalement j’ai terminé le 1er jet de ce roman le 1er janvier 2020, dans le TGV de retour de vacances. J’estime que la mission est remplie.

Entre mon premier roman terminé et mon deuxième il y a une quantité de projets commencés et abandonnés, une quantité d’errances. En 2019 j’ai appris ce que cela implique de devenir écrivaine. En 2019 j’étais enfin prête.

Je dis « terminé » mais ce n’est bien sûr pas exact. Après un mois et demi de repos, il faudra reprendre ce 1er jet, y apporter des corrections, le faire relire à des bêta-lecteurs ou lectrices et y apporter à nouveau des corrections. Ensuite seulement j’essayerai de le faire publier.

En 2020, je deviens une écrivaine. J’y consacre la majorité de mon énergie, je me donne les moyens de réaliser l’ambition de la petite fille de dix ans. J’ai quand même perdu beaucoup de temps, ça ne peut plus attendre, ça ne peut plus être remis à plus tard.

En 2020, je ne sais pas ce que va devenir le Papyrophile. La proposition artistique initiale doit se renouveler pour continuer de m’intéresser. Pour l’instant je ne sais pas ce qu’elle va devenir. Comment faire vivre les premiers textes à peine lus ? Comment leur donner une dimension nouvelle ? Comment exploiter la masse d’archives qu’ils représentent ? Je n’ai pas encore réussi à répondre à ces questions.

En 2020, j’espère que vous serez heureuses et heureux et que vous mettrez de la poésie dans votre vie.

Impressions

La main est posée sur le papier, la pointe du stylo levée. Le regard perdu dans le vague, l’écrivain attend. Il a dans les yeux des images de paysages impressionnistes. Un temps disparu où les peintres installaient leurs chevalets en bord de champs et de rivières. Cet imaginaire, nourri des tableaux de sa jeunesse, danse devant ses yeux, il y est presque. Pour un peu, il pourrait se lever de sa chaise et aller discuter avec les peintres de son esprit. Ils sont si vifs, ils parlent ensemble pleins d’animation.

Le paysage qu’il y a vraiment derrière sa fenêtre est gris, moderne. Un poteau électrique barre la vue de son jardin. Il préfère se plonger dans ces tableaux avec délice. Vivre dans sa tête, c’est déjà vivre un peu.

Il écrit les couleurs qu’il voit derrière ses paupières, les taches de lumière, ces impressions de soleil et d’eau qui se révèlent avec la distance et qui disparaissent quand on cherche à approcher. Il a le sentiment de trahir son époque, mais il n’y peut rien. C’est ce qu’il se passe plus d’un siècle en arrière qui l’anime, nostalgique d’un temps qu’il n’a jamais connu.

Berthe Morisot, Eugène Manet et sa fille au jardin, 1883

La vanne

Sur le cahier, les mots s’enchaînent. Elle se nourrit des gens. Fausse introvertie qui a besoin de capter l’énergie des autres pour mettre en branle son être.

On a fermé la vanne de l’inspiration, elle doit tenir sur la réserve. Mais comme à chaque fois, elle a une urgence à tout sortir. Impossible d’en garder pour plus tard. C’est autant de déclarations d’amour qu’elle leur fait. Ils vivent en elle précieusement.

Elle a constitué un catalogue d’humains au fil du temps, qui ne demande qu’à grossir.

 

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Les gens

Il n’y a pas à chercher plus loin, il aime écrire les gens. Tout le reste n’est qu’accessoire, utilisé pour le décorum, pour mettre en lumière des personnalités qui le fascinent. Il aimerait être un auteur à tout faire, mais il doit se résoudre à admettre ses faiblesses. Seuls les gens l’intéressent.

Il a donc décidé d’arpenter les rues du matin jusqu’au soir. De noter mentalement dans sa mémoire les éclairs d’inspiration qui lui viennent devant tel groupe d’adolescents, devant tel parent avec son enfant, devant tel vieillard engagé dans une activité quotidienne. Lorsqu’il rentre le soir, il écrit sur elles et sur eux. Il les transforme, les caresse, en fait des héroïnes et des héros anodins, parfois ridicules mais toujours avec la bienveillance infinie qui est la sienne.

Il se dit poète du rien, de l’insignifiant. Il sait que peu de ses collègues l’estiment ou même le comprennent, mais cela lui importe peu. Un jour ses collègues, eux aussi, rejoindront la galerie de portraits qu’il a construite au fil des ans.

 

 

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Histoires

Les personnages, les histoires se dérobent à lui. Il est trop occupé à romancer sa vie pour travailler à ses fictions. Il doit pourtant rendre bientôt son manuscrit. Mais en ce moment il n’a qu’une envie : se plonger avec délectation dans le doux rêve d’une réalité alternative. Alors il peut être autre. Une des multiples facettes de sa persona. Il joue de ses talents de narrateur sur ses fantasmes. Il les tort, il les transforme, les amène sur des chemins improbables.

Il doit travailler. Il n’a plus le temps, mais il le prend quand même. Il n’a jamais su renoncer aux plaisirs, ce n’est pas dans sa nature. Alors il se plonge plus fort encore dans ses histoires.

Écriture

La période est propice à la création. On voudrait passer sa journée à écrire, l’inspiration et l’envie sont revenues. La lecture intensive avec un regard d’auteur a porté ses fruits. On sait ce que l’on aime donc on sait ce que l’on veut produire.

L’écriture devient hémorragique. Il faudra retravailler, couper, développer, mais la dynamique est la bonne. Il faut en profiter. Écrire tant que l’on peut. Avancer dans le récit, produire du signe. Les périodes de moins bien seront utilisées pour l’affinage.

Il y a un bonheur simple à se sentir dans cet état créatif, à avoir envie qu’il dure. Luxe de pouvoir lui accorder toute sa place, remettant les contraintes à plus tard.

Mais il y a cette petite pointe dans le cœur, une gêne plus qu’une douleur, qui appelle. Elle demande à plonger dans le récit. Il faut faire preuve de volonté pour refuser la rêverie et poser des mots sur les images. Pouvoir absolu de l’écriture qui affine et qui poursuit. À cela s’ajoute en plus sa dimension de partage. Personne ne plonge dans une tête pour en capter les images. Les mots, eux, sont à la disposition de tout le monde.

[Vie d’auteur] Désacraliser

Pendant de nombreuses années j’ai sacralisé le métier d’auteur.

En France l’approche de la littérature met en avant le génie créateur et c’est tout naturellement que j’en suis venue à penser que pour être écrivain il fallait avoir une sorte d’inspiration, quasi une prédestination, qui nous touchait ou non et qui nous révélait quelque chose comme la « Vérité de la littérature ». Avec ce genre de considérations, j’enfouissais l’écriture comme quelque chose de très privé que je devais explorer seule. Si je n’y arrivais pas, c’était parce que je n’avais pas le talent suffisant. Il n’était donc pas question de m’intéresser à ce que des auteurs disaient de leur métier : si je voulais être un vrai écrivain, il fallait que je le devienne toute seule, comme une grande.

Je pense que je ne suis pas la seule victime de ce mythe du génie solitaire.

Récemment (trop récemment même je dirais), je suis sortie de cette bulle et j’ai commencé à lire et à écouter des conseils d’auteurs sur leur métier et leur pratique personnelle. Mon déclic a été une phrase écrite par Frédéric Meurin où il évoquait le « show don’t tell » qui a eu une résonance en moi. Pendant plusieurs jours j’ai lu tous les articles de blog, écouté tous les podcasts, regardé toutes les vidéos que j’ai trouvés sur l’écriture. C’est à ce moment là je crois que j’ai décidé de reprendre sérieusement un projet de roman et de le mener à son terme.

Avant d’écrire, désacraliser

Dans tous les conseils d’écriture que j’ai pu trouver sur Internet, celui qui revient le plus souvent est la discipline qui consiste à écrire tous les jours, même quelques phrases, qui maintiennent la connexion avec le travail en cours. Je trouve ce conseil essentiel et il m’a beaucoup aidée. Pourtant je crois que la démarche que j’avais eu juste avant l’a été tout autant, c’est-à-dire celle de désacraliser. D’arrêter de croire que l’écriture était innée et que c’était presque de la triche de chercher des conseils d’écriture pour progresser.

C’est le problème de l’Art avec un grand A. À mettre les artistes sur un tel piédestal, à admirer le génie et le talent on oublie souvent de se rappeler que l’art c’est surtout le travail. C’est le temps que l’on consacre à une activité créatrice qui ouvre nos perspectives, qui nous amène à réfléchir, à aller plus loin, à sortir de notre zone de confort. Il n’y a pas que le talent qui fait un grand artiste, il y a surtout le travail long et fastidieux qu’il y aura consacré, ses essais et ses échecs, ses inspirations d’autres maîtres aussi. On ne devient pas un génie artistique au milieu d’un grand vide, sans influences diverses, sans travail et sans rater. Si aujourd’hui cela me paraît évident, presque un lieu commun, j’ai mis pourtant beaucoup de temps à l’associer à ma propre pratique créative.

Conseil n° 0 : désacraliser

Instantané nocturne

Il y a une théière froide devant moi. J’y ai à peine touché, comme souvent. Les livres s’empilent dans le halo de lumière sur ma table.

Engourdissement de la jambe gauche, déplacée trop tardivement. Elle me rappelle un voyage en avion, où étendre les jambes relevait de l’exploit.

Le sommeil me gagne, mais le travail du soir a été trop peu productif. Culpabilité d’aller se coucher sans avoir atteint l’objectif.

Une faucheuse somnole tranquillement sur sa toile devant moi. Elles envahissent les murs. Cachées dans l’ombre et la poussière elles sont là. Je ne les aime pas, mais je ne peux pas dire qu’elles me dérangent. Calme indifférence.

Autour c’est le déchaînement. Enthousiasme de la communauté pour l’auteur célèbre, celui dont chaque publication est accueillie d’un tonnerre d’applaudissements admiratifs.

Le moment est venu d’aller se coucher. La théière reste pleine sur la table, la tisane sera jetée demain.

Il écrit

Il fait beau, c’est un temps idéal pour rêvasser. C’est un moment de sa vie où l’envie d’écrire est très forte. Tellement qu’elle prend le dessus sur d’autres obligations plus immédiates. L’écriture est une cure, c’est un oubli de soi, une échappatoire au moment où l’angoisse pourrait le submerger.

Mais sa séduction est dangereuse puisqu’elle gomme tout le reste presque comme si ce reste n’avait jamais existé. C’est une histoire de premier et d’arrière plan. Il peut choisir à tout moment de basculer de l’un à l’autre. Un jonglage permanent. C’est comme s’il marchait en permanence le long d’une route. D’un côté, le chemin large et bétonné, de l’autre un précipice. D’un côté la réalité, un chemin tracé, des objectifs précis, de l’autre la perspective d’un envol, la plongée dans un imaginaire parallèle plus enthousiasmant.

En ce moment il est porté par l’envol et la fuite. Vivre dans sa tête et par ses mots plutôt que vivre ce qui se présente à lui dans la réalité concrète. À cela il accorde le minimum syndical. Toute son énergie est tournée vers l’intérieur. L’imaginaire est exigeant, quand il passe au premier plan il lui demande toute son attention.

Ainsi il écrit. Dans sa tête avant de poser des mots. Ça a toujours été la première étape. Une étape longue et délicieuse avant de commencer le travail.

Celle qui avait trouvé un éditeur

La différence c’est le travail

Il était allongé dans son lit, les yeux grands ouverts depuis trois bonnes heures. Il n’arrivait pas à s’endormir. À côté de lui son partenaire dormait comme un bébé depuis qu’il avait posé la tête sur l’oreiller.

Lui pensait sans arrêt au succès d’Émilie, qui l’avait appelé, hystérique, à dix huit heures. Un éditeur avait accepté de publier son roman. Il l’avait félicitée, évidemment, mais intérieurement il avait senti comme une décharge électrique qui l’avait traversé de haut en bas. Il s’était dit cette phrase horrible : « Pourquoi elle et pas moi ? »

Cette phrase l’avait tenu éveillé des heures. La réponse, pourtant, était à sa portée depuis le début. Émilie avait travaillé. Elle avait décidé d’être publiée et avait mis toutes les chances de son côté. Elle avait ménagé à l’écriture une place quotidienne dans sa vie, elle l’avait valorisée, l’avait accueillie comme il se devait.

Lui n’avait jamais fait ça. Il écrivait en dilettante, de façon sporadique, sans aucune régularité. L’envie d’écrire était un petit pincement, une vague idée au fond de sa tête, mais il trouvait toujours mieux à faire que se mettre derrière son ordinateur pour travailler. Savoir cela ne l’empêchait pas d’être jaloux. Jaloux de la capacité de travail d’Émilie, cette capacité qu’il n’avait pas.