Du silence

Des mois et les pages restent vides. Un long travail en coulisse, répétitif. Car un premier jet terminé n’est que le début. Des heures et des jours de réécriture, de relecture, de réécriture encore, et pour quel dénouement ?

L’histoire se façonne seule sous nos yeux. On ne sait pas où elle va, mais on s’y laisse entraîner. Advienne que pourra.

Du silence parce qu’il est difficile, usant, de travailler seul·e dans l’ombre. De se trouver loin, toujours plus loin de la critique des lectrices et lecteurs.

Le labeur semble ne jamais devoir s’arrêter. De nouvelles idées germent, que l’on doit négliger au profit de ce qui est en cours et qui ne prend jamais fin.

On voudrait se faire lire, on voudrait se faire aimer. On voudrait, en somme, de la reconnaissance.

Le mot est lâché.

Mais pour être lu·e il faut savoir sortir du silence, quémander l’attention et venir chercher les caresses.

Photo by Danielle MacInnes on Unsplash

Je

J’avais des plis sous les yeux, de grandes traînées de poudre. Sous mes paupières, des rivières qui parlent de moi. Je dis « je », mais c’est « toi », c’est « elle ». Mon je c’est l’universel et le particulier, il englobe l’humanité et toutes ses individualités. Mon je est un « regarde comme elle pense », « regarde comme il pleure ».

J’ai la rage, je crie. J’ai envie que tu vives et que tu meures. Je suis sur le fil des passions contraires. J’ai mis du noir sur mes yeux pour dire au monde « Regarde, je suis là et je n’ai pas peur. »

J’ai peur, mais je veux me mentir et raconter un récit autre. Je m’émancipe et je suis libre, ton amour ne m’enferme plus. Je veux te montrer ce que je peux faire, je cabotine. Tu n’es pas mon modèle, je veux te fuir.

Sans le savoir tu m’inspires, je te désire. Toi, moi, elle et il. Tout se confond en un je anonyme.

 

 

Photo by Jonathan Meyer on Unsplash

Sur papier

Ça manque de ne pas écrire sur papier. On se sentirait presque bloqué. Il y a une quasi jouissance à former les mots, les lignes. Elles s’enchevêtrent et créent les dessins les plus beaux.

Si on garde le nez collé dessus, on ne voit rien que des pattes de mouches bleues. En prenant un peu de hauteur, le sens apparaît, convoqué, parce qu’il faut quand même un peu de sérieux.

Rouages

Les rouages sont grippés. Trop longtemps que la mécanique ne fonctionne plus. On ne sait plus comment s’y prendre, on tâtonne.

On se dirait presque qu’il vaut mieux la laisser en sommeil. Tant pis, l’énergie à déployer pour actionner les rouages semble immense, énorme. Elle dépasse l’être.

Et pourtant on s’active. Doucement d’abord puis avec l’énergie qui suit une grasse matinée. Au bout d’un long moment, enfin, le travail est récompensé.

 

Crédit photo : Chester Alvarez

 

Écriture

La période est propice à la création. On voudrait passer sa journée à écrire, l’inspiration et l’envie sont revenues. La lecture intensive avec un regard d’auteur a porté ses fruits. On sait ce que l’on aime donc on sait ce que l’on veut produire.

L’écriture devient hémorragique. Il faudra retravailler, couper, développer, mais la dynamique est la bonne. Il faut en profiter. Écrire tant que l’on peut. Avancer dans le récit, produire du signe. Les périodes de moins bien seront utilisées pour l’affinage.

Il y a un bonheur simple à se sentir dans cet état créatif, à avoir envie qu’il dure. Luxe de pouvoir lui accorder toute sa place, remettant les contraintes à plus tard.

Mais il y a cette petite pointe dans le cœur, une gêne plus qu’une douleur, qui appelle. Elle demande à plonger dans le récit. Il faut faire preuve de volonté pour refuser la rêverie et poser des mots sur les images. Pouvoir absolu de l’écriture qui affine et qui poursuit. À cela s’ajoute en plus sa dimension de partage. Personne ne plonge dans une tête pour en capter les images. Les mots, eux, sont à la disposition de tout le monde.