Un dîner en ville

Un dîner en ville, le monde autour de la table. Rires et discussions collectives, la solitude au fond de la tête.

Un dîner en ville, une génération futile. Lumière accablante, glacée, qui tombe sur les visages, qui marque durement les ombres. La fatigue, la vieillesse prématurée dissimulée à peine par le masque. Bonheur factice.

Enfants du capitalisme, tous autour de la table. Ils oscillent. Aveuglement ou dépression ?

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Pesanteur

À nouveau, il connaît ce poids sur l’estomac, signe d’angoisse. On lui demande de faire quelque chose qu’il ne veut pas. C’est toujours pareil.

Il commence un nouveau boulot qui l’emballe, il prend ses marques, il donne satisfaction jusqu’à ce que les tâches cachées se révèlent. Elles le rongent. Il sait qu’il ne veut pas les faire et freine autant qu’il peut, mais cette résistance est en elle-même source d’angoisse. Il ne sait pas comment s’en sortir.

Les idées sombres se drapent autour de lui. Il faut prendre une décision, sans quoi elles vont l’engloutir.

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L’officier

Ils ont constitué un groupe de combat : que des bleus désireux de se plonger dans la bataille. L’officier est mal rasé, il a le regard fatigué. Il sait déjà que l’opération est vaine et qu’ils vont tous crever. Il essaye de ne rien en laisser paraître. Cinq ans de guerre, il est usé jusqu’à l’os. Lors de sa dernière permission, lorsqu’il est rentré dans son premier bain depuis des lustres, il a envisagé un instant de s’y noyer.

Il est pourtant revenu, petit pion que l’État Major vient de décider de sacrifier.

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Lundi matin

Un chien pleure dans la cour, le son est déchirant. Tous les matins sa solitude fait écho à la mienne, je voudrais pouvoir le libérer. Nul doute qu’il me ferait la fête. Colère contre ceux qui s’attachent à un être pour le rendre malheureux.

Aujourd’hui c’est la reprise du travail. Un vrai boulot nul comme on en fait pour les précaires. J’ai une boule dans l’estomac, elle est là pour m’indiquer que j’avance dans la mauvaise direction. Mais il faut bien manger, il faut bien se loger ! Ce travail c’est le choix de la raison qui piétine sauvagement les passions. Toute la routine matinale se fait à contre-cœur. N’y va pas. Ne t’abaisse pas à ça. Et pourtant je m’active.

Il est huit heures, l’air est frais, les travailleurs sont sur le chemin de l’échafaud.

 

 

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[Vie de doctorante] La déprime

Plusieurs mois que je publie sans régularité. L’inspiration me fait défaut. Chaque matin pourtant je prends mon petit carnet à la table de la cuisine et j’essaye d’écrire quelques lignes. Mais le plus souvent ce qui vient n’a rien de poétique. Ce sont des mots de préoccupation et d’angoisse qui ont besoin de sortir et qui empêchent le reste de prendre forme. Alors pourquoi toute cette souffrance ?

Je suis doctorante. Je m’avance dangereusement vers la fin de ma troisième année, chaque jour qui passe me rapproche un peu plus d’une échéance dont je me dis que je n’arriverai jamais à la tenir. Il y a trop à faire, trop de livres à lire. Je suis trop lente, je m’y prends mal sans doute, je suis submergée par la perspective de tout ce qu’il me reste à faire et effarée par mon état d’avancement ridicule. Sans arrêt je me dis que les autres doctorant-e-s sont mieux organisés, plus efficaces, plus capables que moi de mettre leur travail en place.

Je n’ai rien de tangible. Je ne me sens pas aussi démunie que lorsque je suis entrée en première année, mais presque. Tout cela fait partie du jeu, je le savais. C’est une chose de le savoir, c’en est une autre de le vivre. Mais ce ne serait rien si ne s’ajoutaient pas à cela des considérations matérielles. Je fais une thèse non financée. C’est-à-dire qu’aucun organisme de recherche ne me donne d’argent pour ces quatre années de travail programmées avec ma directrice de thèse. Il est certain que je suis libre comme l’air, mais en contrepartie je vis dans l’incertitude du lendemain. Pendant deux ans et demi j’ai réussi à m’en sortir en alternant contrats à durée déterminée à temps complet et périodes de recherche plus intenses.

Et puis j’ai quitté Paris. Parce que je voulais une meilleure qualité de vie et un appartement moins cher. C’est ça qui est bien avec la liberté, non ? Mais cela ne s’est pas vraiment passé comme prévu et aujourd’hui je suis dans une période d’étranglement financier. Je peux encore gérer pour deux mois, mais après ? Et si la situation ne se débloquait pas ? Et si je ne pouvais pas réussir à terminer ? C’est une chose de douter de ses capacités intellectuelles, c’en est une autre de se demander si on va pouvoir maintenir son indépendance et son niveau de vie. Les deux ensemble cela fait un petit cocktail acide auquel personne n’a envie de goûter.

En bref je suis déprimée, inquiète, fatiguée, découragée. Et pourtant je continue, et j’écris. Mais rien de très inspiré.

 

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Celle qui n’existait pas

Elle avait l’impression d’être transparente. Une personne qui est là, mais qu’on ne voit pas. À laquelle on ne prête pas attention. Autour d’elle, ses amis brillaient de mille couleurs. Suscitaient l’amour, l’excitation, l’admiration, la colère. Elle était fade, ne suscitait rien. Si encore elle avait provoqué chez eux de l’énervement ou de la haine… Mais non, son insipidité faisait qu’elle n’éveillait aucun sentiment chez les autres, jamais. Elle aurait aussi bien pu ne pas être là. D’ailleurs personne n’avait jamais insisté pour qu’elle vienne à telle ou telle soirée entre amis. Son absence ou sa présence ne faisaient ni chaud ni froid.

Elle se demandait même comment il se faisait qu’elle recevait toujours les invitations. Le jour où personne ne la mettrait plus dans la boucle des mails, s’en serait vraiment fini de sa vie sociale. Quand il y avait des discussions autour de la table de l’apéritif, elle n’essayait même plus d’intervenir. Trop souvent elle avait souffert de n’être pas écoutée et qu’on lui coupe la parole comme si elle n’avait jamais parlé. Il était moins douloureux de rester silencieuse, patiente en attendant le moment où tout le monde rentrerait chez soi.

Les fois où elle allait vraiment mal, elle se demandait pourquoi elle continuait d’y aller. Peut-être qu’elle n’était pas transparente avec tout le monde, qu’en savait-elle au fond ? Dans ses moments les plus fous elle se disait qu’elle l’était peut-être parce que c’était l’image qu’ils lui renvoyaient tous, mais ces instants de bonne estime d’elle-même ne duraient jamais longtemps. Alors elle y retournait, soirée après soirée. Parce qu’elle n’avait rien de vraiment mieux à faire.