Un corps vide

Trop loin, les mots,

les mots longtemps muselés.

Mes doigts raides ont perdu leur dextérité

et tout mon corps est entravé.

La tête échouée sur mon coude replié,

pèse tout le poids de mon corps et de mon être.

En mon centre, l’envie de pleurer devant l’impuissance, mon échec.

Je n’arrive plus à rien.

Les doux souvenirs de réussites lointaines se nimbent d’un voile imaginaire.

Je n’arriverai plus à rien et je suis condamnée à demeurer cette âme lourde, qui se traîne.

 

Chaque jour plus poussif que la veille

et cet effort pour s’asseoir là, au travail.

Allongée dans mon lit, les minutes passent et je regarde le ciel.

Les yeux clos, je me recroqueville, l’esprit tendu dans le rêve.

Je n’ai envie de rien, je ne suis bonne à rien.

Je regarde sur mon téléphone les réussites des autres.

Je m’abreuve de la beauté qu’iels font naître, mais je ne vois que le reflet de ma nullité.

Tout me renvoie à elle.

 

Le bureau, délaissé, me crie la honte, mais je me détourne,

m’efforce de l’ignorer.

Les journées s’écoulent d’un gris terne

et le vide m’emplit toute entière.

 

Photo by Yuris Alhumaydy on Unsplash 

L’oiseau de nuit

Il est tard, l’oiseau de nuit travaille un casque sur les oreilles. Dans sa tête les notes se transforment en images. Sa lampe de bureau projette des ombres fantastiques sur les murs, dans la ville le temps s’est suspendu.

Absorbé par ses lignes, il ne remarque pas que l’obscurité autour de lui s’opacifie. Une montagne vertigineuse s’est dressée derrière lui. À sa droite, un lutin aux yeux perçants se penche par-dessus son épaule. À sa gauche, c’est un champ de bataille. Les explosions lointaines créent des nuées de points noirs sur le mur jaune. Il est concentré. Par moments, il ferme les yeux pour se concentrer davantage. Les heures de la nuit sont celles qu’il préfère, quand le monde est endormi et que le sien peut prendre toute la place.

Lorsqu’il s’étire et qu’il prend du recul sur son travail, les ombres sur les murs se transforment. Une bibliothèque, une figurine de jeu de plateau… Restent les taches d’humidité qu’il n’a jamais pris le temps de repeindre. Dans l’appartement immobile, le plancher craque. Le dessin est presque fini. Il a les yeux qui piquent d’être resté trop longtemps assis. Il éteint sa lampe de bureau comme on souffle une bougie. Dans ses oreilles, la musique toujours le remplit.

 

 

Photo by Thiago Barletta on Unsplash

Intimatopia #15 – Artistes

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Tout le monde s’était rassemblé dans la cuisine, dans l’attente de pouvoir dévorer les premiers canapés et d’ouvrir les premières bouteilles de bière. Aymeric avait préparé de la margarita et il trouva plusieurs amateurs. D’autres, comme Constance commencèrent plus sagement. En observant tout le monde, Constance réalisa qu’il y avait finalement peu de célibataires à Intimatopia cette année, juste Élise et Pierre et Constance soupçonnait Lulu de souhaiter un rapprochement entre eux. Hélène était venue sans Martin, qui avait trop de travail, mais sinon les gens se déplaçaient en couple (ou trouple). Le signe de l’âge sans doute. Quand elle y pensait, Constance était restée célibataire si longtemps avant Gabin, qu’elle oubliait par moments qu’elle était passée de l’autre côté de la barrière. Elle ne se sentait pas tellement faire partie d’une « entité couple » comme pouvaient l’être Charles et Alice.

Charles et Alice étaient inséparables et faisaient peu de choses l’un sans l’autre hormis leurs métiers respectifs. À force d’être considérés comme une entité couple par leurs proches, ils avaient fini par faire leur cette idée sans que ni l’un ni l’autre n’ait pour autant l’impression de se perdre dans la fusion. Constance se dirigea vers eux.
– « Est-ce qu’on commence à parler des choses sérieuses tout de suite ?
– Oui. » Lui répondit Charles.
– « Oui ! » Lui répondit Alice.
– « D’abord comment ça va ? Quoi de neuf depuis la dernière fois ?
– Et bien en ce qui me concerne j’ai enfin décidé de donner à lire mon travail.
– Au prix de tu n’imagines pas combien de discussions nocturnes.
– Haha ! Oui, j’ai un peu pris la tête à Charles sur le sujet. Est-ce que je dois diffuser sur Internet ? Est-ce que je dois chercher un éditeur ? Mais rien de ce que j’ai produit pour l’instant n’est suffisamment intéressant pour l’envoyer à un éditeur. Et quid du nom si je le mets sur Internet ? Est-ce que je crée juste un site à mon nom ? Est-ce que je fais ça de manière anonyme ? Bref, je lui ai bien pris la tête ces dernières semaines.
– Haha, je vois. Et du coup tu as choisi quelle option.
– À ton avis ? » Intervint Charles.
– « J’ai choisi l’anonymat sur Internet pour commencer.
– Haha, tu es tellement prévisible ! Mais c’est super Alice, je suis ravie que tu sautes le pas. Je compte sur toi pour m’envoyer le lien quand ce sera lancé.
– Oui, oui.
– Et toi, Constance ? C’est quoi ce projet d’écriture dont tu voulais nous parler ? Je suis hyper impatient maintenant !
– C’est encore un peu flou, mais je compte sur nos discussions pour que ça mûrisse. L’objectif c’est d’avoir un projet clair à la fin de la semaine.
– Ah oui, toi tu viens à Intimatopia pour travailler.
– Beh si je peux avancer, c’est mieux.
– Moi je viens à Intimatopia pour discuter et pour avoir des échanges enrichissants qui me feront avancer plus tard. Au fait, je t’ai dit que j’enregistrais des podcasts ?
– Mais nooon ! Comme Hélène ?!
– Oui, c’est elle qui m’a donné l’idée. J’ai trouvé ça très intéressant la manière dont elle abordait le support podcast comme accompagnement à sa pratique de metteur en scène. De toute façon je trouve hyper intéressant d’écouter la réflexion d’un créateur. Ou même d’un non créateur d’ailleurs. On a toujours quelque chose à apprendre en écoutant penser tout haut les gens.
– Il faut que j’écoute ça. Tu en as sorti beaucoup ?
– Juste quatre pour l’instant. C’est tout frais. Mais bref, ton projet d’écriture ?
– Depuis quelques temps il y a pas de choses qui me tournent dans la tête. Je sais que d’ordinaire c’est la spécialité de Lulu, mais là j’ai envie de faire une pièce sur le couple. J’ai envie de me servir de mes expériences personnelles pour sortir quelque chose, je ne sais pas encore bien quoi. Je ne sais pas si ce sera juste un roman – mais en même temps je ne suis pas certaine d’avoir envie de raconter une histoire -, ou une pièce un peu plus mélangée avec de l’implication corporelle notamment. Je trouve ça difficile de parler du couple sans parler notamment de nudité et de sexualité, et je ne sais pas si ça m’intéresse de le faire simplement par écrit.
– Tu as commencé à écrire des choses pour l’instant ?
– Oui, c’est plutôt des textes courts, déconnectés les uns des autres. Là, tel que je le vois, ça pourrait faire l’objet d’une bande son. Des genres de pensés sur l’amour, mais qui mêlent récits d’expérience, réflexions et quelques phrases choc aussi. Mais ce que je voudrais c’est que ça s’accompagne d’une mise en scène. Je ne veux pas juste écrire des textes sur l’amour et le couple. Je veux que ça ait une force, tu vois ?
– D’accord. Pour savoir quelle forme doit prendre cette pièce, peut-être que tu devrais te demander à qui elle s’adresse et dans quel contexte tu veux la proposer ?
– Ça me fait rire ce que tu dis parce que j’ai posé la même question à Gabin tout à l’heure.
– C’est important d’envisager le contexte de diffusion je pense. Qui sont les gens qui reçoivent la pièce et dans quelles conditions la reçoivent-ils. Ce n’est pas la même chose de recevoir une œuvre avec la distance de scène dans une salle noire, de la regarder sur un écran ou d’y prendre part en quelque sorte en étant debout dans le contexte d’une galerie.
– Le problème, intervint Alice, c’est que si tu veux introduire de la nudité – on va dire avec des acteurs ou des danseurs nus dans l’espace – la réception sera très différente s’il y a la distance de la scène ou si au contraire la rencontre est brutale dans le rapport direct de la galerie.
– C’est juste. C’est aussi un argument à prendre en considération. Qu’est-ce que je veux produire sur le public ?
– Voilà.

***à suivre***

L’art est vain

Vanité de la création. Pourquoi et pour qui créer ? Qu’est-ce que ça change dans le monde ? Impuissance totale de l’artiste qui voit son entreprise vouée à l’échec. Il continue de se raconter l’histoire que l’art est nécessaire au monde. Mais quand des villes sont à feu et à sang, que des populations sont massacrées il est plus difficile d’y croire. Mensonge social.

Toutefois l’artiste continue de créer. Il ne peut pas s’en empêcher. Et puis c’est la seule chose qu’il sache faire. Créer parce que ça lui donne l’illusion d’être utile à la société malgré tout. Mais ce n’est qu’une illusion. C’est par égoïsme qu’il crée. Pour se faire du bien à lui et à lui seul. Peut-être que si une somme importante de gens créaient pour se faire du bien le monde irait mieux. Peut-être. Se raconter cette histoire pour ne pas sombrer.

Le basculement est proche. Celui où l’horreur du monde est telle qu’elle entraîne les individus dans la destruction d’eux-mêmes. Exister pour quoi ? Tout ce qui fait l’humanité semble vain derrière le voile gris du désespoir. Mais l’espoir reviendra. Ou plutôt ce que l’on pourrait appeler l’aveuglement. Refouler sous le tapis les horreurs et continuer. Comme si de rien n’était.

Vaincre la mort

Créer par peur du vide. C’était ce que Chloé faisait depuis toujours. D’ailleurs elle ne faisait pas que créer. Son hyperactivité allait plus loin que ça. Un jour Chloé avait pris le temps de se poser et elle avait réfléchi. Pourquoi faisait-elle autant de choses tout le temps ? Pourquoi se surcharger jusqu’à l’épuisement ? Plusieurs fois elle avait décidé de réduire ses activités, de prendre le temps de la tranquillité, mais immanquablement elle construisait de nouveaux projets. Sans s’en rendre vraiment compte, elle remplaçait les premières activités chronophages par d’autres qui l’étaient tout autant.

En réfléchissant calmement au phénomène, Chloé s’aperçut qu’elle surchargeait sa vie par peur de la mort. C’était un peu brutal dit comme ça, mais elle devait bien reconnaître que c’était vrai. Sans se l’avouer, elle avait la secrète superstition qu’elle ne pourrait pas mourir tant qu’elle n’aurait pas fini les œuvres entreprises. Ainsi, à chaque nouveau projet, Chloé lançait un défi à la mort. Elle savait bien que ça ne marchait pas comme ça, que beaucoup d’artistes étaient morts laissant une œuvre inachevée, mais elle continuait de se raconter cette histoire pour se rassurer.

La peur de Chloé était profondément cachée. Contrairement aux peurs paralysantes, sa terreur à elle la poussait à faire mille choses, à être toujours optimiste et enthousiaste. Elle donnait l’impression au monde d’être forte et intrépide. Finalement son histoire fonctionnait plutôt bien. À force de se raconter qu’elle n’avait pas peur, elle finissait par le croire et vivait dans le monde merveilleux du mensonge.

Elle fut troublée par cette découverte. Elle n’avait jamais pris le temps d’y réfléchir. Et puis finalement elle se dit que ce n’était pas plus mal et reprit ses activités. Le monde du mensonge était bien confortable.

Confort vs. sociabilité

Plusieurs jours que je suis enfermée chez moi. Je ne me suis pas confrontée à des interactions sociales ni à des produits culturels depuis trop longtemps. Je me sens vide. C’est comme s’il y avait une jauge. Une jauge de jeux vidéo pour la créativité qui se vide et se remplit en fonction du temps passé à l’extérieur. Pourtant rien n’est plus pénible que de sortir. Se confronter au froid, marcher, prendre le train. La proximité avec d’autres humains. Des inconnus qui s’invitent dans notre espace et qui nous dérangent. On peut n’aimer les gens que de loin. Être bienveillant tout en préférant l’observation à distance. C’est paradoxal puisque ces humains me sont nécessaires pour la création. Par moments il me faut des bains de foule, je le sais. Sans aimer ça, je vois bien qu’ils sont utiles et qu’ils me nourrissent.

J’ai tenté une sortie aujourd’hui pour remplir la jauge. Cela m’a coûté, je suis épuisée. J’ai bu un café avec un ami, vu une exposition. Ce n’était pas grand chose, mais je sens que cela a suffit à me relancer dans une dynamique créatrice. J’ai de nouveau matière à réflexion. De nouvelles idées me viennent sans que j’aie besoin de creuser pour les trouver. Cette magie de la sortie, qui à chaque fois fait le même effet. Alors pourquoi toujours préférer rester chez moi ? Pourquoi le confort d’un canapé continue-t-il de peser plus lourd que la perspective d’un bon moment passé suivi de plusieurs jours de créativité ?

Se faire violence, se forcer. La seule attitude qui fonctionne avec moi. Je devrais mettre en place deux sorties par semaine obligatoires. Pour l’art… Mais je sais que le jour venu, la contrainte sera là. Encore.