Impressions

La main est posée sur le papier, la pointe du stylo levée. Le regard perdu dans le vague, l’écrivain attend. Il a dans les yeux des images de paysages impressionnistes. Un temps disparu où les peintres installaient leurs chevalets en bord de champs et de rivières. Cet imaginaire, nourri des tableaux de sa jeunesse, danse devant ses yeux, il y est presque. Pour un peu, il pourrait se lever de sa chaise et aller discuter avec les peintres de son esprit. Ils sont si vifs, ils parlent ensemble pleins d’animation.

Le paysage qu’il y a vraiment derrière sa fenêtre est gris, moderne. Un poteau électrique barre la vue de son jardin. Il préfère se plonger dans ces tableaux avec délice. Vivre dans sa tête, c’est déjà vivre un peu.

Il écrit les couleurs qu’il voit derrière ses paupières, les taches de lumière, ces impressions de soleil et d’eau qui se révèlent avec la distance et qui disparaissent quand on cherche à approcher. Il a le sentiment de trahir son époque, mais il n’y peut rien. C’est ce qu’il se passe plus d’un siècle en arrière qui l’anime, nostalgique d’un temps qu’il n’a jamais connu.

Berthe Morisot, Eugène Manet et sa fille au jardin, 1883

Le livre jeté

Agathe a jeté son livre. Elle l’a mis à la poubelle dans un accès de fureur dont elle seule a le secret. Si seulement elle s’était contentée de le mettre dans la corbeille, elle aurait pu aller le récupérer une fois calmée, mais non. Elle est allée tout jeter à la benne. Tous les souvenirs liés à elles, et ce livre, ce livre qu’elle a regretté sitôt abandonné, la rage encore vibrante en elle.

Elle a été bête d’associer ce livre à cette histoire, il était tellement plus que ça ! Il l’avait fait grandir, il l’avait fait réfléchir. Bien sûr qu’on le lui avait offert, bien sûr elle se rappelait le moment précis ! Ce brunch improvisé la veille, où Maxime avait amené sa cousine en visite. Il lui suffisait d’y penser pour ressentir le vertige qu’elle avait eu en voyant Zoé. Ses yeux incroyables, ses sourcils noirs et épais. Zoé, qui l’avait immédiatement attirée. Elle avait été si troublée que c’est à peine si elle lui avait dit bonjour. Maxime avait compris, il avait fait exprès. Elle se serait jetée dans ses bras de gratitude, si elle avait été capable d’autre chose que regarder Zoé.

Ce livre, c’était Maxime qui en avait parlé le premier, il savait qu’Agathe serait intéressée. C’était ce qui l’avait débloquée. Elle s’était mise à parler, animée, et les grands yeux noirs de Zoé l’avaient dévorée. Elles s’étaient embrassées dans la cuisine pendant qu’elles débarrassaient la table. Leurs langues s’étaient caressées. Quand Agathe avait rouvert les yeux, Zoé la regardait. Elle se mordait la lèvre, comme pour s’empêcher de recommencer. C’était juste avant de partir qu’elle lui avait donné le livre. Ce livre dans lequel elle avait écrit son numéro de téléphone au crayon à papier.

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La maison

J’ai serré machinalement mon manteau contre moi. Il faisait ce froid glacial d’avant la neige, celui qui vous dit que vous feriez mieux de rentrer fissa. Mais je ne pouvais pas rentrer, pas encore. Le bout de mes doigts était déjà tout violet, j’ai enfoui mes mains dans mes poches de jean. On n’a pas idée de partir sans gants en plein mois de décembre. Une fraction de seconde j’ai regretté ma chambre, mon lit, et je me suis demandé ce que je foutais là.

Je suis resté un long moment devant la porte de la maison sans oser avancer. Depuis le trottoir je n’avais pas assez de recul pour la voir tout entière. J’avais envie de basculer la tête en arrière pour la voir disparaître dans le blanc du ciel, mais ça aurait trop exposé ma peau aux morsures du gel. Le menton enfoui dans mon écharpe jusqu’au nez, j’ai finalement avancé pour appuyer sur la sonnette.

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Je suis un chat

Je suis un chat. Un chat agile qui se roule sur le dos en étirant les pattes, qui expose ainsi la vulnérabilité de son ventre à l’humain qui partage son lit. Je m’abandonne dans ces roulades. Je joue, malicieux, avec le corps allongé à côté du mien. Je me recroqueville, je me colle et je me frotte. Je m’efforce de laisser mon odeur tout autour de moi, que l’autre ne puisse plus rien toucher sans sentir le vestige de ma présence.

Je suis un chat qui parfois sort les griffes. Calme et passif au premier abord, je me redresse vivement et je mords. Mon impétuosité réserve toujours des surprises.

Je suis un chat en demande de caresses, câlin, collant parfois. Ce chat d’appartement, qui a abandonné sa sauvagerie sous un plaid en pilou.

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La fugue (suite 3)

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La musique à fond dans les oreilles, je ne remarque pas que le car s’est vidé à Laurens. Le type du fond du bus s’est assis juste derrière moi et me tapote sur l’épaule pour engager la conversation.

« Salut, c’est la première fois que tu prends cette ligne ? » On a connu mieux comme phrase d’accroche. J’enlève un écouteur et je me constitue un air blasé. Je pense qu’il a 20 ans. Il a jeté en arrière la capuche qui lui cachait les yeux et je suis frappée par leur couleur. C’est un gris liquide qui ne sait pas choisir entre le bleu et le vert. On dirait des yeux de tempête. Il me sourit et toute la menace qui semblait se dégager de sa personne disparaît. D’une traite, il me raconte qu’il rentre de chez des amis, qu’il habite au village, mais qu’il va à l’université à Béziers et qu’il veut tout plaquer pour faire de la musique. Je me tais.

Le car s’est arrêté à côté de la place de la mairie. Le ciel est couvert et lourd, il va peut-être neiger. Dehors les vieilles dames se pressent en tirant leur caddie derrière elles. Elles se dépêchent de faire leurs courses avant les premiers flocons. Le froid est intense et me paralyse un instant lorsque je descends. Le garçon est juste derrière moi, il porte un sac de guitare en bandoulière.

« J’habite par là », me dit-il en m’indiquant une direction floue. « D’accord ». Je ne vois pas bien ce que ça peut me faire. Je pourrais lui montrer l’adresse écrite sur mon papier et lui demander de m’y emmener, mais je n’ose pas. J’ai l’impression que tout cela doit rester secret. Il hésite un instant puis me fait un signe de la main pour me dire au revoir. Je reste debout sur le trottoir qui se vide.

Après les flammes

L’écriture de ce texte a été contrainte par dix mots imposés par une amie : mièvre, joker, ampoule, antenne, grizzly, tuba, pétrole, sentiment, paille, customisation.

*

Derrière le poêle bleu pétrole, une fenêtre ouverte sur le vide. Un champ de paille à perte de vue, qui glace le cœur de qui se souvient des herbes hautes et dansantes de l’été. Les brins calcinés répandent au sol une odeur douçâtre, ils auréolent la cabane comme une couronne de terre.

Comme une antenne solaire, la maison est restée debout tandis que la prairie agonisait sous le rugissement de grizzly des flammes. Elle est restée là, immobile et calme, à peine noircie par les fumerolles.

Sur le mur extérieur, l’ampoule qui grésillait a éclaté sous la chaleur. Son cadavre est un vestige.

L’empreinte du banc de bois creuse dans la pierre un sourire de joker, une plaie béante, un hurlement sonore dans le chaos.

Et au milieu de la désolation, son regard mièvre, qui scintille de larmes. Elle croit que c’est son amour qui a protégé la maison, alors que ce sont les pierres. Elle croit au sentiment-bouclier, celui qu’elle arbore en façade, qui à l’égal d’un tuba lui permet de respirer.

Elle aime celui qui va revenir et qu’elle attend, celui pour qui elle s’est adonné à la customisation de son jardin de racines. Dehors, pour l’accueillir, elle a dressé une arche tressée. Une arche de paille brune pour la célébration de son amour brûlé.

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Le nid

Il a bâti sa maison de ses mains ou presque. Entre les murs, il a tout mis sens dessus dessous. Effacés les souvenirs des précédents propriétaires, c’est son nid qu’il a constitué brindille par brindille. Des images de dévastation qui donnaient l’impression que ce ne serait jamais fini.

Il faisait ça pour lui, mais aussi pour elle. Il espérait lui offrir en cadeau cet écrin, mais elle est partie. L’amour ne suffit pas, a-t-elle dit, et elle a décidé d’aller vivre d’autres expériences. Des expériences dont il devait être exclu. Une nouvelle vie dans laquelle elle ne voulait plus de lui.

Les travaux ont continué. Inlassablement, il a œuvré à son nid, le sien propre. Maintenant la maison lui paraît vide, trop grande pour lui. Au fond subsiste une tristesse de ce croisement des chemins, des pensées faites de « Et si ? ».

Photo by Soroush Karimi on Unsplash

Exploration

Avec chaque mesure de temps un poisson d’argent qui file sous la fenêtre. La vieille horloge est déréglée. Les secondes, trop rapprochées, s’emballent par moment et résonnent dans le vide de la pièce.

Une lame de parquet a été arrachée et laisse voir une mégalopole de vie souterraine. Ça grouille sous le feu de la lampe.

Le tic tac sonore habite l’espace et le rend étouffant. L’exploration a à peine commencé qu’on veut déjà fuir et fermer la porte à jamais.

Photo by Ksenia Makagonova on Unsplash

Goutte d’eau

À chaque murmure une goutte d’eau qui tombe dans la bassine. Le ploc sonore chante sa propre chanson. Elle ne l’entend pas, occupée par les mots d’amour qu’il lui susurre doucement. Les piles ont grossi, la vaisselle stagne, le courrier s’amoncelle en bas de l’immeuble. La boîte déborde, mais elle n’y prête pas attention. Plus rien n’existe autour, elle est tournée exclusivement vers ses sensations.

Il lui manque. Sa voix réveille en elle des battements de cœur dans son sexe. Elle imagine ses bras autour d’elle, ses lèvres sur les siennes. Il occupe une bonne partie de ses pensées. Il n’y a plus de place pour le reste, pour la lessive à faire, les courses à acheter, les moutons de poussière à ramasser.

Des heures elle l’écoute et lui parle. Elle sait que ça ne va pas durer.

Photo by Izzie R on Unsplash

La fugue (suite 2)

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L’autocar traverse les paysages de vignes. Les ceps noueux sont d’un gris blanchâtre, mangés par le givre. Derrière eux la montagne, noyée dans un brouillard qui se lève déjà. La route tourne et je suis baladée d’un côté à l’autre de mon siège. J’accompagne le mouvement comme une danse discrète. Je touche, dans ma poche, le bout de papier sur lequel j’ai écrit son adresse. Je la connais déjà par cœur, mais ça me rassure de l’avoir là avec moi. Sur le tableau indicatif des horaires du car il était indiqué une heure de voyage.

Je ne suis jamais allée là-bas. Je ne l’ai même jamais vu, mais je suis persuadée d’être guidée jusqu’à la maison. J’ai tant rêvé cette ville dans mon imagination que je ne peux envisager un instant être désarçonnée par ses ruelles, ses murs de pierre grise. Jusqu’à l’église que je suis sûre de déjà connaître.