Les larmes de Persée

Ce matin là, j’avais décidé de prendre sur moi et de respirer un grand coup quand je mettrais le pied dans la cuisine. J’avais mis mes chaussettes pour éviter de poser mon pied sur une miette. Je savais que la vaisselle n’avait pas été faite de toute la semaine. Elle n’avait pas eu le temps. Enfin, le temps… Quand il s’agit de faire la vaisselle pour que la cuisine ne ressemble pas à une porcherie je le trouve toujours, moi, le temps. Et pourtant je suis un mec occupé.

Je n’avais pas encore mis le pied sur le carrelage que déjà je sentais l’énervement monter. Elle m’avait dit « Tu n’as qu’à pas regarder du côté de l’évier, je m’occupe de préparer le petit déjeuner ». Oui, mais elle était encore au lit, je n’allais pas la forcer, et puis de toute façon où que je pose le regard, le désordre et la saleté étaient une souffrance.

Lire d’autres larmes de Persée

 

Les larmes de Persée #4

Lire les épisodes précédents

Après avoir laissé les enfants à l’école, Guillaume se rendit au travail la tête encore pleine de ce qu’il avait à faire. Depuis le bureau il s’occuperait de passer une commande au drive pour pouvoir aller chercher les courses à la sortie de l’école et puis il voulait trouver un homme de ménage. Il fallait qu’il en parle à ses collègues, qui avaient peut-être des coordonnées à lui passer. Avec son emploi du temps chargé il n’arrivait pas à faire le ménage dans la maison et Christelle ne lui était d’aucune aide car elle ne savait pas comment s’y prendre. Qu’il serait agréable de déléguer cette tâche à quelqu’un ! Christelle n’aimait pas l’idée qu’un inconnu pénètre dans leur intimité, mais cette fois Guillaume ne cèderait pas. Il en avait assez de vivre dans une porcherie.

Une fois au bureau, Guillaume savoura ces instants qui n’appartenaient qu’à lui. Il aimait ses enfants et sa femme, mais par moments il avait l’impression de ne plus vivre pour lui. Il ne comprenait pas ces hommes qui restaient à la maison toute la journée et qui ne pouvaient donc jamais s’évader de leurs obligations familiales.

En début d’après-midi, juste avant d’entrer en réunion, Guillaume reçut un coup de téléphone de l’école lui disant que Gaston avait vomi et qu’il valait mieux qu’il vienne le chercher. Guillaume soupira et, plein d’inquiétude, alla prévenir sa cheffe. À cet égard, il avait de la chance. Sa supérieure ne lui avait jamais reproché ses absences à cause des enfants et elle était même pleine d’attentions pour eux. Elle était maman elle-même et s’occupait visiblement beaucoup de ses petits.

Guillaume attrapa son manteau et partit pour l’école. 

*à suivre*

Les larmes de Persée #3

Lire les épisodes précédents

Corentin avait passé la nuit seul. Jusqu’au dernier moment il avait espéré que Marianne l’appelle pour le rejoindre, mais il avait finalement renoncé et s’était couché le cœur lourd à une heure du matin. Quand il ouvrit les yeux, la première chose qu’il fit fut d’allumer son téléphone pour trouver un message de Marianne, mais il n’y en avait pas. Il se sentit profondément triste et se leva avec un poids sur la poitrine. Il se prépara lentement sans y prêter aucune attention et partit pour son espace de coworking. L’idée d’y retrouver ses collègues le ragaillardit et il essaya de chasser les idées noires qui ne le quittaient pas depuis la veille.

Avec qui avait-elle passé la nuit ? N’avait-elle pas dit qu’elle l’appellerait après sa soirée au théâtre ? Peut-être lui était-il arrivé quelque chose ? Si elle avait eu un accident de scooter, comment en serait-il informé ? Ils n’étaient pas vraiment ensemble, aussi personne ne penserait à l’avertir !

Heureusement pour lui, la bonne humeur de ses collègues parvint à lui changer les idées et il dut bien se mettre au travail. Il venait de signer un contrat pour un montage qui allait l’occuper pendant plusieurs jours. Ce ne fut qu’à quinze heures qu’il reçut des nouvelles de Marianne.

– « Tu me manques, j’ai envie de toi. On se voit ce soir ? »

Le cœur de Corentin fit un bond dans sa poitrine.

*à suivre*

Les larmes de Persée #2

Lire le premier épisode

Dans son lit, Jonathan s’étira. Il était en retard. La veille, il était sorti en boîte avec des copains et il avait trop bu. Ses souvenirs de la soirée étaient brumeux. Il y avait eu cette fille qui s’était collée à lui lourdement et dont il avait eu toutes les peines du monde à se débarrasser. Elle avait absolument tenu à lui offrir un verre. Qu’à cela ne tienne, il ne s’était jamais fait prier pour des verres gratuits, mais il n’était pas question de la ramener chez lui. Ce n’était pas du tout son genre : une blonde au visage agressif. Heureusement que Maël et Côme l’avaient aidé.

La gueule de bois qui martelait sa tête l’empêchait d’ouvrir les yeux. Sa cheffe lui ferait une remarque pour son retard, c’était certain. Il sortit douloureusement de son lit et se dirigea vers sa salle de bain. Ce n’était pas parce qu’il était en retard qu’il n’allait pas prendre le temps de se pomponner. Un peu de parfum, un peu d’anti-cernes et il n’y paraîtrait plus.

Dans le métro, il envoya un texto à Maël pour savoir s’il était bien rentré. Son meilleur ami habitait dans un quartier un peu chaud et Jonathan n’aimait pas le savoir rentrer seul aussi tard. Maël lui répondit dans la minute. Il était bien rentré, mais lui aussi avait une gueule de bois du tonnerre. Il lui proposait de passer chez lui le lendemain en sortant du boulot pour une soirée tranquille. Jonathan accepta. Il avait plein de choses à lui raconter…

*à suivre*

Les larmes de Persée #1

Quand Guillaume ouvrit les yeux, Christelle était encore endormie. Elle avait veillé tard pour terminer un travail urgent. Il n’avait rien dit. Cela faisait plus d’une semaine qu’elle avait très peu de temps à leur accorder et cela le rendait malheureux. Mais le week-end prochain, ils avaient prévu de partir à la mer en famille. Ils pourraient se ressourcer.

Guillaume se leva sans bruit pour lui permettre de gagner quelques minutes supplémentaires de sommeil et se prépara rapidement. Après une douche expresse, il enfila la première tenue qui lui passa sous la main. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas pris le temps de se faire beau ! Il regarda sa barbe et la trouva négligée, mais il haussa les épaules. Plus tard…

Dans leur cuisine, il entreprit de préparer la table du petit-déjeuner avant d’aller réveiller les enfants. Gaston et Noémie avaient sept et quatre ans. C’était Guillaume qui les emmenait à l’école, car Christelle filait au bureau après avoir avalé un café. Ce matin-là, Gaston, qui d’ordinaire était particulièrement bavard, lui sembla un peu éteint. Guillaume posa sa main sur le front de son fils avec inquiétude. Si Gaston avait de la fièvre, il devrait prendre un jour de congé pour rester à la maison avec lui et ce n’était pas le moment. La période était chargée au boulot et il avait du travail par-dessus la tête.

Il installa ses enfants autour de la table de la cuisine et leur servi leur petit-déjeuner. Tenant son biberon d’une main, Noémie réclama à son père un câlin de l’autre. C’est à ce moment que Christelle fit son apparition. Elle était déjà prête à partir. Guillaume lui servit un café pendant qu’elle embrassait ses deux enfants, leur promettant de rentrer plus tôt ce soir là pour leur raconter une histoire. Elle embrassa ensuite son mari.

– « Merci de m’avoir laissée dormir, mon chéri. J’essayerai d’être plus tôt à la maison ce soir pour t’aider un peu. Au fait, je n’ai plus de chemises propres.

– Entendu, je lancerai une lessive. »

Elle l’embrassa à nouveau en lui caressant la fesse, puis souhaita une bonne journée à toute sa petite famille et quitta la maison. Guillaume jeta un œil à la pendule et soupira. Ils étaient en retard, comme tous les matins.

*à suivre*

Intimatopia #21 – Idée de génie

Lire les épisodes précédents

Constance n’était pas au meilleur de sa vie amoureuse. Elle n’avait jamais vraiment connu mieux, mais elle savait que ce mieux pouvait exister. Alors son attitude n’était-elle pas de la lâcheté ? Rester dans une situation moyenne en attendant le mieux. Pour ne pas rester seule. Constance avait peur d’être seule. Elle l’avait déjà trop été, et puis elle avait cet idéal de vie à deux. Un couple où l’autre ne peut se passer de vous tout en étant indépendant. Un couple où l’on sait que l’on a trouvé la personne qu’il nous faut. Un couple où l’on se complète, où l’on construit des projets artistiques. Constance parlait d’art tout le temps, notamment avec Gabin, mais ils n’avaient jamais rien créé ensemble. À chaque fois qu’elle l’avait proposé, Gabin avait répondu, enthousiaste, que ce serait une bonne idée, mais ils n’avaient jamais rien mis en place. Il n’avait pas le temps, trop pris qu’il était par ses propres projets. Constance n’avait jamais vraiment insisté. Elle se disait au fond qu’elle n’avait pas besoin de lui. Se mettre à créer seule avait été un véritable combat à l’issue de sa relation avec Aymeric. Il avait fallu qu’elle s’affranchisse de son influence, qu’elle se débarrasse de son emprise et qu’elle réveille toute la créativité qui avait été muselée avec lui. Pourtant, si le souvenir de ses créations communes avec Aymeric avaient toujours éveillé sa frustration, elle y repensait aujourd’hui avec nostalgie. Il prenait trop de place dans leur duo et avait beaucoup trop ébranlé sa confiance en elle, mais avec lui elle avait tout de même ressenti l’émulation créative qu’elle ne connaissait pas vraiment avec Gabin. Aujourd’hui c’étaient Charles et Alice, qui remplissaient ce rôle. Et Hélène surtout. Hélène lui avait envoyé un texto deux jours avant Intimatopia, lui disant qu’elle avait eu une idée de génie. Pour Hélène, « idée de génie » signifiait projet de cocréation à mettre en place dans les plus brefs délais. Elle n’en avait pas encore parlé à Constance mais elle avait déjà attisé sa curiosité. Elle laissa là Lulu et Ben et se dirigea vers Hélène.
– « Tu me parles de ton idée de génie ?
– Oui ! J’ai envie de faire quelque chose dans cette maison, de la prendre comme décor. J’ai envie que les gens qui sont ici soient nos acteurs, le temps de la semaine, et qu’on ouvre la maison à une représentation publique samedi prochain. Que le public puisse déambuler dans la maison et suivre une histoire parcellaire au gré des pièces. Ça te dit ?
– Oui. Carrément. Tu en as parlé à Lulu et Ben pour savoir s’ils sont d’accord ?
– Non. Haha ! Mais ils ne peuvent pas dire non à une idée pareille ! »

C’était tout Hélène. Se lancer la tête la première dans l’inconnu et voir ce qu’il pourrait en ressortir. D’ailleurs c’était justement cela qu’elle attendait de Constance : qu’elle fasse fonctionner le projet de manière pratique et qu’elle lui apporte un regard critique. Il y avait toujours de l’échange entre elles sur le plan artistique. On pouvait dire qu’elles s’étaient bien trouvées.

*à suivre*

Intimatopia #20 – Passé

Lire les épisodes précédents

Constance souriait. Intimatopia était décidément le moment qu’elle préférait dans l’année. Elle reprit une gorgée de sa bière et observa le salon. Tout le monde paraissait heureux. Si l’on avait pris une photographie d’eux à cet instant on aurait pu y lire le bonheur à l’état pur. Aucun souci profond ne se lisait dans les yeux, aucun rapport froid ou distant entre les membres de cette bande d’amis. Pourtant elle savait qu’il n’en était rien. Comme tout le monde et parfois même plus que les autres, certains ici souffraient. Constance observa Gabin qui était en train de parler avec Pierre et Élise. Il avait l’air heureux. En deux ans, Constance ne se rappelait pas avoir déjà vu Gabin triste. Il arrivait qu’il soit contrarié par moments, mais ces moments étaient tellement rares qu’ils se comptaient sur les doigts d’une main. Non loin de Gabin, Constance observa Aymeric. Il était dans son élément, à l’aise. Il racontait des blagues et animait la soirée des gens autour de lui. Il ne pouvait pas s’en empêcher. Le bien-être d’Aymeric dépendait du bien-être du groupe. Parfois au risque d’imposer aux autres des choses qu’ils ne voulaient pas faire. Cet autoritarisme était une chose que Constance ne supportait plus. Elle en avait été tellement victime et elle avait tellement dû taire ses propres sentiments sous peine de déclencher des engueulades d’une violence incroyable, qu’aujourd’hui le moindre excès d’autorité d’Aymeric la mettait en rage. Pourtant Constance n’arrivait pas vraiment à lui en vouloir. Enfin, elle ressentait par moments de la colère pour Aymeric, pour son attitude avec les autres, pour les comportements qu’il avait provoqués chez elle, pour la peine qu’il lui avait fait subir aussi, mais systématiquement, lorsqu’elle était en face de lui, elle oubliait ses griefs et faisait comme si de rien n’était. Constance ne savait pas comment on pouvait regarder quelqu’un en face et continuer à lui en vouloir. D’autant plus quelqu’un qu’on avait follement aimé et qui avait été si important dans sa vie. Pourtant Aymeric ne s’était jamais excusé. Il avait eu une attitude impardonnable, il ne l’avait jamais reconnu, n’avait jamais cherché à se faire pardonner par Constance, mais aujourd’hui, elle ne ressentait aucune rancune. Bien sûr, elle ne l’aimait plus comme elle l’avait aimé. Quelque chose s’était brisé à jamais et elle ne ressentait plus pour lui l’intérêt qu’elle ressentait avant. Il pouvait se passer des mois sans qu’elle ait aucune nouvelle d’Aymeric, il pouvait connaître des problèmes dans sa vie, sans qu’elle y porte le moindre intérêt. Il y avait une ambivalence étrange dans son comportement avec lui. Elle était à la fois en colère, indifférente et heureuse que leurs rapports aient retrouvé un semblant d’amitié. Tout cela à peu près en même temps, si bien qu’il était difficile pour ses amis (et même pour elle) de savoir ce qu’elle ressentait vraiment à son sujet. C’était avec Gabin qu’elle en parlait le plus. Gabin avait ce détachement extraordinaire, cette absence de jalousie qui faisait de lui une oreille extérieure, non concernée par ces histoires. Cette absence de jalousie était à la fois une bénédiction et un caillou dans la chaussure de Constance. Une ombre au tableau de son bonheur qui faisait que souvent elle se demandait s’ils étaient vraiment amoureux l’un de l’autre. S’ils n’étaient pas simplement deux amis qui avaient choisi de partager leur vie comme partenaires. Depuis deux ans, Constance faisait l’autruche avec cette idée. Elle disait souvent sur le ton de la revendication qu’il valait mieux être seule que mal accompagnée, mais elle n’appliquait pas vraiment ce précepte à sa vie. Elle ne savait pas quitter.

*à suivre*

Intimatopia #19 – Potins

Lire les épisodes précédents

– « Allez, viens, il faut qu’on parle. »

L’autorité de Lulu. Constance regarda Gabin et répondit à son sourire avant de la suivre dans un coin du salon. C’était tout Lulu de décider d’avoir une conversation intime au milieu de dix personnes.

– « Bon, il faut qu’on parle toutes les deux. Raconte-moi comment ça se passe avec Gabin ?
– Ben écoute, ça se passe bien, je n’ai pas grand chose à dire. Un peu de frustration par moments. Forcément, je ne suis pas habituée à avoir ce genre de relation tranquille. Mais en même temps c’est tellement agréable cette tranquillité. Je ne sais pas… Je me laisse porter.
– J’envie un peu cette tranquillité. Et en même temps je pense que ce n’est pas pour moi. Je suis une chieuse, moi. J’ai besoin que ça gueule et que ça pète pour qu’on se rabiboche après.
– Tu ne crois pas que ce serait mieux si ça ne gueulait pas ? Tu ne crois pas que tu serais plus heureuse si tu étais émotionnellement plus stable ?
– Je suis très heureuse. Je ne pourrais pas vivre sans Ben. Il est tellement parfait ! Il me supporte déjà… et depuis tellement longtemps ! C’est incroyable un homme aussi merveilleux et aimant. J’ai beaucoup de chance. Mais cette histoire d’enfant, ça nous tue.
– Vous essayez toujours ?
– Oui, mais on n’y croit plus. Enfin je n’y crois plus et je sais que mon découragement le fait souffrir. Ben a encore envie d’y croire. Il aurait fait un papa tellement génial !
– Tout n’est pas encore perdu, si ? Les médecins disent quoi ?
– On a arrêté d’aller voir des médecins.
– Ah…
– Je n’en peux plus Constance. Je suis épuisée. Ben dit qu’il comprend ma décision de laisser tomber, mais je sens que ça le blesse. Je me sens coupable de ne pas pouvoir lui donner d’enfant.
 – Tu ne peux pas te sentir coupable. C’est juste comme ça, de la malchance. Je suis sûre qu’il ne t’en veut pas.
– Non, non… Il est trop gentil. Je l’aime tellement. Et je sais qu’il m’adore aussi. C’est vraiment triste.
– Et l’adoption, vous l’avez envisagée ?
– Pas vraiment. Il faudrait qu’on se marie déjà pour que ce soit plus simple, mais ça fait un peu chier de se marier pour ça alors qu’on n’a jamais été très pro mariage. Maintenant on se retrouve avec cette grande maison qui n’a plus aucun sens…
– Ne dis pas ça. On est là, nous.
– Oui… Il y a Intimatopia.
– Pas seulement. Regarde, je viens souvent, Bastien aussi, Anne aussi…
– Oui, oui… J’ai encore des amis… C’est que tu es en train de me dire ? Que je ne suis pas tellement à plaindre ?
– Et bien c’est difficile, oui, et je suis vraiment désolée que ça ne marche pas comme vous le voulez, mais déjà vous vous aimez, vous êtes là l’un pour l’autre, vous avez une belle maison, des amis disponibles. Il y a beaucoup d’amour autour de vous, je trouve que vous êtes chanceux par certains côtés quand même. Il faut voir le positif, non ?
– Oui, oui… Je sais qu’il y a des gens beaucoup plus malchanceux que moi. Je sais. Il faut que j’arrête de m’apitoyer et que je voie le positif.
– Allez, ma belle, tout n’est pas encore perdu. Je te rappelle que vous n’avez que 35 ans. »

Constance prit Lulu dans ses bras. Elle ne savait pas du tout comment gérer ce genre de situation, ne savait pas quoi dire pour réconforter. Elle espérait que ce qu’elle disait était utile à Lulu et que son amie arriverait à surmonter ça et à se lancer dans quelque chose qui pourrait la combler.
– « Bon, pour parler de choses plus sympa. Est-ce que je t’ai dit que Noémie et Katia couchaient aussi ensemble ?
– Non. Tu sais qu’elles sont dans la même pièce que nous ?
– Ça va, il y a du bruit, elles ne nous entendent pas. Je trouve ça assez beau. Et je pense que c’était la seule solution pour que cette histoire de polyamour marche avec Aymeric.
– Du coup il va probablement l’avoir son plan à trois…
– Oui, peut-être. Mais ce n’est pas sûr. Je crois que Katia et Noémie sont vraiment tombées amoureuses et je pense qu’elles ont envie de garder ça pour elle, en se ménageant des moments où Aymeric n’est pas là.
– Je ne sais pas comment Aymeric le vivra s’il se rend compte que les filles vivent une histoire dont il est exclu.
– Après, elles l’adorent toutes les deux aussi. Noémie, tu le sais et même Katia est très attachée à lui. Il faut dire qu’il est attachant Aymeric. Tu ne peux pas dire le contraire…
– Non, c’est sûr. J’espère que ça se passera bien pour eux.
– Oui. Cette fois j’y crois. Ben a beaucoup vu Aymeric dernièrement et il a quand même changé.
– Tu veux dire qu’il n’est plus menteur et manipulateur.
– Si. C’est toujours la même personne… Mais je pense que cette relation à trois est équilibrée.
– Tant mieux.
– Tu es en colère contre lui ?
– Non, plus maintenant. Mais je me méfie de lui. Il y a des choses chez lui qui ne changeront jamais, j’en suis persuadée.
– Peut-être. Et avec Gabin, vous ne voulez toujours pas passer à la vitesse supérieure ?
– Tu veux dire : emménagement, mariage, chien, enfant ? Non. Ça me paraît beaucoup trop tôt. Tu sais, je ne sais pas si on sera encore ensemble dans un mois.
– Sérieusement ??
– Ben oui, on ne sait jamais. Autant on s’entend bien et on se complète sur pas mal d’aspect, autant pour d’autres on est encore loin d’avoir trouvé notre harmonie.
– C’est triste.
– Je ne sais pas. Je suis globalement heureuse.
– Si tu es « globalement » heureuse, tant mieux alors.
– Haha ! Au fait Lulu ? Est-ce que tu as le plan secret que Élise et Pierre se mettent ensemble ?
– … Bon, oui, j’avoue que j’y ai pensé. Mais je pense que Pierre est trop discret pour Élise, malheureusement. C’est dommage parce que ce garçon est vraiment super. Tu lui as parlé un peu ?
– Non, pas encore. Mais Charles et Alice m’ont mis la pression pour que je le fasse.
– Oui, je pense qu’il va t’intéresser.
– Décidément !
– Quoi décidément ? » Ben c’était approché de Lulu et Constance, un verre de son cocktail spécial à la main.
– « Tout le monde me dit que je dois absolument parler à Pierre, c’est un complot !
– Haha ! C’est juste un mec chouette. Il va te plaire je pense.
– On verra, je vous dirais ça. »

*à suivre*

Intimatopia #18 – Soirée

Lire les épisodes précédents

Lulu avait donné le top départ et tout le monde commençait à transporter les canapés et les boissons dans le salon où se déroulerait la soirée. Comme toujours Ben avait aménagé un coin confortable suffisamment loin de la sono pour les gens qui voulaient discuter jusqu’au bout de la nuit, et une piste de danse dégagée pour ceux qui voulaient danser. Il avait également tamisé l’ambiance lumineuse et accroché au mur des guirlandes de feuilles d’érable et des drapeaux canadiens. Constance s’était toujours demandée comment il faisait pour trouver cette énergie pour faire des choses inutiles. Elle l’exprima à haute voix à Gabin qui était venu l’embrasser.

– « Ce n’est pas parce que tu trouves ça inutile que ça l’est. Tu ne crois pas que cela contribue à créer une bonne ambiance dans laquelle on a envie de s’amuser ?
– Je pense que l’on n’a pas besoin de ça, non. Je suis sûre que la soirée serait la même s’il n’avait pas dépensé toute cette énergie en décoration.
– Et bien je n’en suis pas aussi sûr. Le fait qu’il y mette autant de cœur incite tout le monde à faire un effort pour que la sauce prenne. Tu n’es pas convaincue ?
– Pas vraiment. Peut-être.
– En tout cas moi je suis motivé. »

Comme toujours. Gabin était toujours motivé et cela faisait partie de ses qualités. Toujours enthousiaste et positif il entraînait tout le monde dans son sillage. Quand elle y pensait c’était étonnant qu’ils soient ensemble. Constance était souvent négative et rarement motivée pour les événements sociaux. Elle était solitaire et réservée, et surtout critique vis-à-vis de tout. Elle avait conscience que cette négativité était mauvaise et essayait de travailler dessus. Pour ce faire elle profitait largement de l’influence positive de Gabin. Il commença à la faire danser. Sur un rythme qui n’était pas le sien, mais l’effort était louable et Constance essaya de se mettre dans l’état d’esprit où elle pouvait danser sur ce rock canadien. Une gorgée supplémentaire de bière ne pourrait pas faire de mal. Elle suivit Gabin sur la piste de danse. Elle était trop sobre et trop gênée pour se sentir très à l’aise et riait nerveusement. Pour se protéger de la gêne elle se serra dans les bras de Gabin. La playlist de Ben n’était pas encore à la danse, mais les discussions commençaient à s’animer et les rires fusaient. Élise et Pierre étaient en train d’échanger dans un coin du salon avec Charles et Alice. Hélène riait bruyamment avec Aymeric, Katia et Noémie, Bastien et Ruben discutaient avec Anne, tandis que Ben et Lulu s’embrassaient sur les Trois Accords. Constance réalisa qu’à cet instant précis elle renvoyait la même image de couple que Lulu et Ben. Pourtant elle se sentait encore à des kilomètres du chemin qu’ils avaient parcouru. Elle aperçut du coin de l’œil Lulu se séparer de Ben pour venir vers elle et lui attraper la main.

***à suivre***

Intimatopia #17 – Maison et enfants

Lire les épisodes précédents

Du coin de l’œil, Constance observait tout le monde. Quinze personnes c’était à la fois peu et beaucoup. Peu parce que l’on était tout de même obligé de se côtoyer au quotidien et de partager des activités ensembles, mais beaucoup parce que si l’on n’y prenait pas garde, on était amené à passer le séjour entier à avoir des discussions de fond avec les mêmes personnes.

 La maison avait bien changé depuis le premier Intimatopia. À l’époque Lulu et Ben, qui ne roulaient pas sur l’or, avaient fait l’acquisition d’une maison à rénover entièrement et le prétexte de la semaine avait également été de faire des travaux. De la première année il n’y avait finalement que Constance, Bastien, Anne et Hélène qui étaient revenus avec régularité tous les ans. Un rendez-vous immanquable, qui nourrissait leurs vies et dont ils pouvaient tous dire avec certitude ce qu’il leur avait apporté. Depuis cinq ans ils s’étaient tous embourgeoisés. La maison avait gagné en confort et certains de ceux qui avaient contribué à fonder le premier Intimatopia avaient construit une vie de famille confortable et mis l’art dans un coin de leur vie qu’ils n’allaient plus souvent interroger. À l’époque les seules pièces vraiment terminées par Lulu et Ben étaient la cuisine et leur chambre. Le grand salon était constitué de vieux meubles récupérés chez les uns et les autres et les murs pas encore tapissés laissaient voir les défauts du plâtre. Les ampoules étaient à nu dans toutes les pièces et la robinetterie de la salle de bain laissait à désirer. Mais déjà la maison montrait l’étendue de son potentiel. On s’y sentait bien, il y avait comme une chaleur qui se dégageait des murs, des poutres, des petites cachettes de cette maison biscornue et pleine de charme. Il y avait cinq chambres et un grand dortoir, chaque chambre patiemment rénovée par Ben et Lulu. Quand ils avaient fait l’acquisition de cette maison, ils avaient bien sûr pensé à leur future famille. Des enfants devaient peupler les espaces de leurs cris et de leurs rires. Mais dès le début, ils avaient aussi perçu cette maison comme l’opportunité incroyable de garder près d’eux leurs amis, de créer un havre où ils seraient toujours les bienvenus, comme pour repousser la vieillesse. Vivre en communauté aussi bien à 30 ans qu’à 60. C’était leur projet. Aujourd’hui le projet était à moitié accompli seulement. La maison n’avait pas empêché l’éloignement de certains amis, et surtout, aucun enfant ne courait encore dans cette maison. Constance était profondément désolée pour Lulu et Ben. Elle savait combien cela avait fait partie de leur plan et combien l’absence les rongeait. Elle avait du mal à imaginer ce qu’ils pouvaient ressentir précisément puisqu’elle n’avait jamais connu ce désir profond et déçu, mais elle savait que c’était la tumeur de leur couple qui les dévorait.

 Ne pouvant satisfaire leur désir d’enfant, ils avaient mis toute leur énergie dans la maison, bricolant, décorant, aménageant pour offrir à leurs invités tout le confort possible. Les amis les plus proches, dont Constance faisait partie, avaient leur chambre attitrée. Lulu avait même demandé à Constance son avis pour la décoration de sa chambre. Dans cette chambre, Constance y avait emmené plusieurs hommes. Des hommes qu’elle avait aimé passionnément, d’autres un peu moins, certains en qui elle avait vu celui qu’il lui fallait et qui allait conjurer le mauvais sort de sa vie amoureuse. Entre ceux-là, celui qui avait duré le plus longtemps était Gabin. Elle était heureuse d’avoir rompu avec Aymeric avant l’achat de cette maison. Elle savait que s’il avait marqué la chambre de sa présence elle ne s’y serait pas sentie aussi bien.

***à suivre***