La noce

Alice regarde Florian. Son sourire immense s’étire et rebondit sur les invités de la noce. Il danse avec ses amis. Alignés tous ensembles, ils font le show. Les gens rient, les cœurs sont pleins d’amour.

Alice regarde Florian. Leurs yeux presque se touchent. Au milieu de leurs baisers les paroles d’une chanson qui s’échappe, plus fortes qu’eux. Des rires qui se caressent et qui s’agrippent l’un à l’autre.

En passant, ils se frôlent quand ils ne se prennent pas dans les bras franchement. Ils se fondraient presque l’un dans l’autre.

À mesure que la soirée passe, Alice ne veut plus lâcher Florian. Elle se love contre sa poitrine et ferme les yeux. Peut-être qu’ainsi, le temps va s’arrêter et qu’ils resteront là éternellement.

 

 

Photo by Annie Spratt on Unsplash

Le duel

Il n’a rien dit à ses parents. Juste à quelques uns de ses amis et du bout des lèvres. S’il ne le nomme pas cela n’existe pas. Il se sent acculé. C’est comme si, enfant, il marchait seul dans les rues vides, suivi par une silhouette menaçante. Le monstre de sous le lit qui, au lieu de l’ingérer, lui grignote l’intérieur. Il n’y croit toujours pas, il va se réveiller…

C’est pour ça qu’il ne veut pas en parler. À quoi bon inquiéter sa mère, son père, ses frères, ses sœurs ? À quoi bon leur dire, alors que d’ici quelques mois tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir ? Mais les jours passent et la tumeur reste. Elle grossit, même, et semble prête à l’engloutir.

Il s’est laissé entraîner dans la valse des soins à contre-cœur. C’est dans l’espoir d’elle, si loin. Dans sa combativité, il y a le désir de la retrouver, elle, à ses côtés. Il pourrait brandir la maladie pour exiger qu’elle revienne, il s’en sent le droit. Mais au fond de lui il sait que cela ne suffira pas. Dans ses moments les plus bas, il pense à la culpabilité qu’elle ressentira quand il sera mort, mais les larmes s’échappent. Il ne veut pas mourir, pas encore. Il maintient la façade. Il montre à tous une joie tranquille, qui masque sa solitude béante.

Il ne veut pas en parler. C’est comme si les mots lui râpaient la langue. Il se demande pourquoi lui ? Pourquoi pas un autre ? Pourquoi maintenant ? C’est un plafond qui s’effondre sur sa tête, c’est un sol qui se dérobe et qui l’aspire. Il a la poitrine lourde de sanglots retenus. Il n’y a personne pour étreindre son corps malade, mais y penser ne change rien. On l’a embarqué dans un duel à mort et il est nu.

 

 

Photo by Warren Wong on Unsplash

Faire éclater la cage

Elles attendent. Indéfiniment, elles tissent pendant qu’ils vivent leurs aventures.

La mésange dans sa cage s’est transformée en corneille. Elle se débat pour la faire tomber, elle veut tout détruire. Ses ailes s’arrachent sur les barreaux de fer, mais il n’est pas question de renoncer. Elle donne des coups de bec sur la serrure, s’épuise, mais elle finira bien par sortir. Une tornade, une vague vengeresse qui détruira tout sur son passage.

Ils nous fatiguent avec leur assurance, leurs « Tu as tort », leurs « Tu devrais faire comme ça ». Et elles toujours le sourire, l’écoute, se taisent et gardent au fond d’elles leurs critiques. Ça pourrait les blesser, tu comprends ? Leurs « C’est de la paresse », « C’est mauvais », « Bouge-toi le cul », « Arrête de t’écouter parler et pour une fois, fais-moi confiance, bordel de merde ! »

Combat permanent, c’est la guerre. Leurs armes sont dérisoires, futiles, mais le courage, la rage restent. Elles détruiront la mauvaise foi masculine.

 

 

Photo by Chris Fuller on Unsplash

Rage

Elle a la rage qui suinte des entrailles. Elle voudrait tout casser. Il y a ceux qui lui disent de se calmer, que sa colère dessert sa pensée. Oui, bien sûr, tout le monde est pour l’égalité, mais faisons ça en silence, voulez-vous ? L’injustice la tue. Chaque apprentissage remue un peu plus le couteau planté dans son ventre. Certains jours, elle a envie de hurler son impuissance.

Elle regarde les dominants et tout l’espace qu’ils prennent. Elle a beau savoir que c’est le conditionnement social qui les a fait ainsi, elle voudrait les voir disparaître. Encerclée dans le métro par ces jambes grandes ouvertes, ces rires gras et sonores parce que la ville, le monde leur appartient. Elle voudrait leur cracher au visage, détruire leurs sourires de pouvoir. Sa colère est plus grande qu’elle. Même les alliés lui donnent envie de hurler. Il y a, au fond d’elle, une rage d’investir tous les espaces d’exclusion, de se réapproprier son corps. Elle les hait tous.

Et en réponse toujours les discours : ne sois pas trop dure avec eux, regarde, on a quand même besoin d’eux.

Elle n’a besoin de personne et elle veut le crier au monde : Allez tous vous faire foutre !

 

 

Photo by Tyler Nix on Unsplash

Vers les étoiles

Il court vers les étoiles. La voiture est cassée, il faut y aller à pied. Autour de lui des champs de maïs aussi loin que son regard puisse aller. Les astres sont si nombreux qu’il ne sait plus où donner de la tête.

Il a tout laissé ouvert derrière lui. La porte d’entrée sur la lumière allumée. Il a fallu qu’il parte immédiatement.

Son cœur lui remonte dans le gosier. Il ne sait pas depuis combien de temps il court. Ses jambes ne le portent plus, en tout cas elles lui disent qu’elles vont bientôt le lâcher. Mais il n’écoute pas, il continue.

Quand il a entendu la nouvelle, il n’a pas réfléchi, il est sorti. Il rêve aux retrouvailles depuis si longtemps qu’il en a perdu le compte. Bientôt elles seront autour de lui.

 

 

Photo by Jake weirick on Unsplash

Le viol

Ce texte, un peu moins instantané que les autres, est le fruit d’un défi de poésie que je fais avec une amie. 10 mots sont imposés par l’autre lors d’un échange épistolaire. Les mots de ce poème-ci étaient : sarcasme, pourboire, entrailles, reflet, liquide, buée, baisé, rougeole, lavande, déesses. Voici ce qu’il en est sorti…

Regarde au fond de mes yeux le reflet liquide d’une pensée vide.

Aucune activité, j’ai quitté mon corps inutile, je suis plus légère qu’un brin de lavande. Je ploie.

Ta bouche, à côté de ma peau, exhale une buée invisible, veut réchauffer ma froidure de pierre.

D’une expression vide tu tires le sarcasme.

Violence immédiate.

Violence qui s’empare de tes entrailles, violence qui prend le contrôle.

Tu as déjà baisé ce qui t’échappe, tu vas le baiser encore. Tout plutôt que regarder en face ton impuissance.

La violence est un pourboire, un dû, ce qui te revient de droit, qui masque ton échec.

Tu regardes cette peau insensible marquée des traces d’une rougeole écarlate, un feu allumé sous les doigts et les coups.

Tu vois ces déesses lointaines, qui jamais ne te regardent, tu veux meurtrir leurs corps, venger tes membres de leur indifférence criminelle.

Tout plutôt que ressentir ton impuissance.

 

Photo by Marc-Olivier Jodoin on Unsplash

La Recherche

J’ai vu La Recherche. Le dandy est seul sur la scène. Dans son ensemble chemise pantalon de satin rouge, son manteau à col de fourrure et ses bottines à talons argentés. Il a le cheveu blond aux épaules, une barbe naissante. Il offre son intimité au public, lui délivre son histoire d’amour avec le texte de Proust.

Il a pioché, presque au hasard, des passages. Il leur donne corps grâce à sa voix riche et subtile. Parfois il digresse. À-côtés tantôt drôles, tantôt informatifs. Les deux souvent.

La proposition est virtuose, peut-être trop. Elle laisse beaucoup de spectateurs sur le carreau. Elle est dense, exigeante. Elle questionne, elle amène le doute. Comment atteindre cette perfection ?

L’intimité s’installe. C’est à moi qu’il parle, c’est à moi qu’il fait ce cadeau. Il réactive cette pensée perdue sur le temps. Hommage à la Recherche, celle de Marcel.

Lola danse avec Minuit

Le texte du jour est à lire en écoutant cette musique.

Elle doute, elle s’est enfermée dans sa cage. À sa porte il l’appelle. Elle l’a réveillé, maintenant c’est son tour. Elle est partagée par l’envie de succomber et la peur du danger. Jeunesse naïve. Une fièvre la consume. Elle voudrait explorer le couloir avec lui. En affronter les angles en sa compagnie. Il peut la guider, elle le sait. Une à une les barrières tombent. Sa témérité lui donne de la force. Elle porte son courage en armure.

Bientôt la dernière résistance part en fumée. Instant de grâce. Elle s’abandonne à lui, qui l’effraie. C’est l’inconnu. Il brûle la vie par les deux bouts, il consomme, il se détruit. Il la repousse et l’attire. Fascination. Sa voix l’appelle. Sa main est tendue. Un moment et elle l’attrape. Elle entre dans la lumière. Une lumière aveuglante, une lumière clignotante. En un instant, elle n’est plus que lumière, elle est avec lui.

Danse d’une nuit infinie. Peau contre peau, souffle contre souffle. Lentement le rythme prend possession d’eux. Les basses de la musique résonnent dans leur poitrine. Les yeux fermés, ils se voient, il n’y a qu’eux. Rien d’autre n’existe que la montée en puissance. Tout est noir, ils sont hors du temps.

L’un comme l’autre, ils ne se sont jamais sentis aussi vivants. Elle est prête à toutes les folies. Elle est prête à faire exploser la cage et à se jeter dehors.

Nuit magique. Un minuit qui n’en finit pas. Ils sont sur la crête, ils volent. Portés par la musique et l’amour inexplicable qui les grise.

Ils sont jeunes, ils rient.

 Ses mains contre son corps, sa tête dans son cou, leurs bouches qui se rencontrent. Peau contre peau, souffle contre souffle. Le rythme encore et toujours. Ils se perdent, c’est la musique qui s’empare de leur corps et qui les emmène.

Il n’y a pas de plus belle harmonie que celle de Lola et Minuit.

Roméo et Juliette

Tension électrique, c’est Vérone. Progressivement les acteurs se mettent en mouvement. Regards chargés de haine, les Montaigus contre les Capulets. Démarches inconciliables, confrontation silencieuse. Ils sont beaux, inaccessibles, tous pleins de leur suffisance. Un à un ils se placent, la bataille va commencer.

On se prépare pour le bal. Légèreté de la jeunesse. Ils ont quatorze ans. Les oreilles pleines du boum boum. Pulsation dans le corps, transe folle. Les bras et les jambes sont mus par une intention propre. Au-delà de la fatigue, on saute et l’on s’agite. Soudain un regard qui accroche. Plus rien n’existe ni la musique, ni les autres. Attirés l’un par l’autre par un fil qui vous tire à la taille. Un amour fou, inexplicable. Un amour impossible surtout. Le poids de la famille qui t’affaisses les épaules. Sursaut de fierté, on gonfle la poitrine, on fait le coq. On fait comme si de rien n’était, comme si l’amour qui tambourine dans le cœur n’existait pas. Il en coûte, mais l’on s’arrache.

Et puis l’on revient dans le secret de la nuit, dire des poèmes au balcon de l’aimée humiliée. Dans le noir, loin du carcan familial. Vivre l’instant. Se déclarer, s’excuser. Accepter l’amour tel qu’il est. Malgré les drames, au-delà de la haine, on vit dangereusement. On a quatorze ans.

Amour fou, amour aveugle. Plus rien n’existe que lui, plus rien n’existe qu’elle. Le temps pourrait s’arrêter. Mais ce que l’on croyait secret jamais ne le reste. Le poids de la ville, de la famille s’abat sans avertissement. Prédateurs agissant dans l’ombre. Ils étouffent, ils déchirent, ils achèvent. Ils tuent l’espoir et ils tuent l’amour. Ils restent à attendre le dernier soupir pour s’assurer qu’une renaissance est impossible. On est pris à la gorge, on lutte en sachant que l’on va mourir. Et puis cela s’arrête. Définitivement.

Épilogue de l’inexorable. C’est le drame de Vérone, l’histoire de Roméo et Juliette.

L’artiste en écorché vif

Autoportrait de l’artiste en écorché vif. La même rengaine.

Il faut du dramatique, du romanesque, du génie socialement inadapté. L’art sur un piédestal, c’est la vie des autres, surtout pas la mienne.

Il faut dire que l’évasion, c’est ce que l’on cherche. Quoi de mieux pour s’évader qu’être confronté au génie. Vu depuis notre petite médiocrité il fascine, il fait frissonner. Il s’agit de rêver grand sur les traces d’un géant. Sa stature l’empêche de rentrer dans la petite case qui lui était attribuée, il en déborde, il dégueule d’anormalité. On ne voudrait surtout pas être comme lui. Il faut donc se contenter de nos capacités limitées.