L’officier

Ils ont constitué un groupe de combat : que des bleus désireux de se plonger dans la bataille. L’officier est mal rasé, il a le regard fatigué. Il sait déjà que l’opération est vaine et qu’ils vont tous crever. Il essaye de ne rien en laisser paraître. Cinq ans de guerre, il est usé jusqu’à l’os. Lors de sa dernière permission, lorsqu’il est rentré dans son premier bain depuis des lustres, il a envisagé un instant de s’y noyer.

Il est pourtant revenu, petit pion que l’État Major vient de décider de sacrifier.

Photo by Duncan Kidd on Unsplash

La vieille dame

Jeannine a le dos voûté. Chacun de ses mouvements a une répercussion douloureuse quelque part dans son corps, mais elle a appris à l’ignorer. Elle marche, petits pas par petits pas dans sa maison et son jardin.

Une fois par semaine, elle sort dans le village pour se ravitailler, mais cela prend toujours des heures. Elle traîne derrière elle son caddie à roulettes, qui lui tire sur le bras. Jeannine a toujours détesté sortir. Elle n’est pas sociable et préfère le silence de sa petite maison. Les amis qui lui restent sont loin. Ils s’envoient, de temps en temps, des nouvelles, mais ils n’ont plus l’énergie de venir la voir.

Jeannine a toujours vécu seule et n’a pas d’enfant. La solitude ne lui a jamais pesé, elle préfère limiter au maximum ses interactions avec le monde extérieur. Dans l’isolement de sa retraite, elle a tout le loisir de penser.

Photo by Erda Estremera on Unsplash

La travailleuse

Danielle travaille dur. Levée presque tous les matins à 5h30, elle se réveille avec autant d’entrain qu’elle le peut et part au travail. Elle fait un métier où elle se doit d’être enjouée toute la journée, même quand elle est épuisée ou qu’elle reçoit des mauvaises nouvelles. Danielle est barmaid dans un café très à la mode. Il y a beaucoup de monde toute la journée.

À côté de son travaille, elle fait du stand-up. Du moins elle essaye. Le café lui prend beaucoup de temps et elle n’a pas toujours l’énergie pour écrire ses spectacles. Pourtant elle ne se plaint jamais. C’est normal de travailler dur, c’est comme ça qu’elle a été élevée.

Pour s’aider à payer son loyer elle loue la chambre d’à côté. Il y a du passage tout le temps, des gens venant de tous les pays du monde. Elle aime bien cette effervescence. Et puis il faut dire qu’elle n’est pas beaucoup chez elle. Quand elle ne travaille pas, ou qu’elle ne se produit pas, elle sort avec ses amis. Elle en a beaucoup. C’est un peu sa deuxième famille depuis qu’elle a quitté la maison familiale pour s’installer dans la grande ville.

Danielle est une vraie travailleuse. Elle se donne et se donne encore, elle ne se demande jamais pourquoi elle le fait.

L’étranger

M. est arrivé en France il y a peu. Il adore la France et il est fasciné par sa culture. En arrivant, la première chose qu’il a faite a été de s’inscrire à un cours de Français. C’est difficile. Il a du mal, mais il est plein de bonne volonté. Il a demandé à son professeur de lui conseiller des livres faciles à lire en français.  Son professeur lui a prêté plusieurs livres en lui disant de marquer les passages difficiles pour qu’ils en parlent ensuite ensemble.

En ce moment, M. est en train de lire Sherlock Holmes enquête. Il vient juste de commencer et il a un peu de mal. Il forme les mots avec sa bouche pour pouvoir bien les comprendre. Par moments, sont niveau le décourage un peu, mais son professeur est optimiste. Il le trouve très appliqué et il note chaque jour des progrès.

Les compliments de son professeur sont très importants pour M., qui manque un peu de confiance en lui. Il regrette de ne pas arriver à mieux s’exprimer, mais il parvient tout de même la plupart du temps à se faire comprendre. Pour l’instant il est ravi de son séjour. S’il a pu être moqué par certaines personnes peu sympathiques, il trouve que la plupart des gens qu’il a rencontré jusqu’ici sont formidables. Tous prêts à l’aider et à lui donner des conseils. L’un d’eux lui a même parlé d’une opportunité de travail pour lui permettre de gagner un peu d’argent. M. est très content.

L’étudiante

Aline a 25 ans. Elle se fait appeler Ally parce qu’elle déteste son prénom. Un prénom désuet que plus personne ne donne.

Elle fait des études de médecine. C’est une fille sérieuse, qui a toujours eu de bonnes notes à l’école. Elle a peu profité de son adolescence, mais elle en a profité quand même.

Au lycée elle avait déjà cette beauté qui plaît aux garçons. Inutile de dire que cela s’est amplifié avec le temps. Mais Aline n’a pas beaucoup de temps à consacrer à une relation amoureuse. Elle était en couple avec Guillaume depuis le lycée, mais ils viennent tout juste de se séparer. Guillaume n’a pas fait d’études de médecine. Il est allé à l’université pour faire de l’anglais. Ils étaient un peu en décalage. Guillaume n’aimait pas les amis de médecine d’Aline… Elle a choisi ses amis.

Aujourd’hui elle ne sait pas tellement si elle est soulagée de cette rupture ou profondément triste. Elle n’a pas le temps d’y penser. Elle a l’impression que Guillaume s’en remet plutôt bien. Il poste des photos de ses soirées étudiantes sur Facebook. Il est peut-être même déjà à nouveau en couple. Elle est un peu amère. Tout cela ne correspond pas vraiment au plan qu’elle s’était imaginé plus jeune. Mais tout ne fonctionne pas toujours comme on veut, pas vrai ?

L’amoureux

Bernard a décidé d’apprendre l’anglais, il est très assidu. Bernard a cinquante ans et il a décidé qu’il en avait assez de rester dans sa petite vie monotone à ne rien faire de très intéressant. Il a décidé de voyager, de découvrir le monde et d’ouvrir ses horizons. Il a donc décidé d’apprendre l’anglais pour pouvoir voyager dans un maximum d’endroits sans trop de difficultés. Il avait appris à l’école, bien sûr, mais il ne se souvient pas de grand chose. Aujourd’hui il est capable de lire de gros livres en anglais, c’est sa fierté.

Et puis il y a une autre raison qui motive son assiduité. Il a rencontré Amber à son cours de danse de salon. Amber est écossaise et parle très mal le français. Amber lui plaît beaucoup et il a le sentiment que l’attirance est peut-être réciproque. Il faut qu’il progresse pour pouvoir lui parler. Bernard n’a pas essayé de séduire une femme depuis bien longtemps. Depuis son divorce il y a dix ans en fait. Il n’avait, de toute façon, jamais été très dégourdi avec les femmes. Comment savoir quand on plaît à la dame de ses pensées ? Le pauvre Bernard s’est déjà faire rire au nez plusieurs fois et il n’aimerait pas que cela lui arrive à nouveau.

Avec Amber il ose y croire car elle le regarde souvent en souriant. Et puis ils font de bons partenaires de danse. Ça c’est important.

La danseuse de hip hop

Rebecca est très belle, elle a du chien. Les hommes se retournent sur son passage et elle le sait. Mais Rebecca n’en a vraiment rien à faire. Elle marche très droite, presque raide même, les yeux braqués droits devant elle. Elle glisse plus qu’elle ne marche. Figure éthérée et énigmatique. Mais Rebecca est bien réelle. Sa passion c’est le hip hop. C’est une très bonne danseuse. Il est vrai qu’elle a commencé très jeune, mais son charisme lui donne une présence sur scène incomparable.

Malgré son talent, et comme beaucoup de danseurs, Rebecca peut difficilement gagner sa vie avec le hip hop. Elle est vendeuse à H&M le plus souvent. Pour le moment ça ne la gêne pas trop. Elle est encore assez jeune. Mais elle n’a pas l’intention que ça dure, loin de là. Rebecca a d’autres ambitions. Comme elle, la plupart de ses amis sont contraints à des boulots alimentaires peu stimulants. Même ceux qui ont fait des études longues. Par moments elle a envie de hurler contre l’injustice du monde, mais elle retrouve vite son humeur égale. Ce n’est pas en hurlant ou en geignant que l’on obtient ce que l’on désire.

Rebecca place ses pions, elle se donne à fond. Elle sait qu’un jour cela payera, il lui faudra simplement assez de clairvoyance pour reconnaître les opportunités lorsqu’elles se présenteront. À partir du moment où elle a décidé qu’elle serait danseuse, elle savait que rien ne pourrait plus se mettre en travers de son chemin.

La céramiste

Elle avait décidé de devenir artisan d’art à quarante ans. Après avoir travaillé dans la communication toute sa carrière, elle avait décidé de changer de vie. Elle ne voulait avoir aucun regret. Travailler de ses mains était une chose qui lui avait toujours fait envie, et puis la vie avait fait qu’elle n’avait pas osé. Mais un beau jour, elle en avait eu assez de vivre pour les autres. Elle avait pris un congé formation, passé son CAP céramiste, et elle s’était installée à son compte.

Beaucoup de ses amis l’en avaient dissuadé au départ. Quand même, elle était bien payée, sa qualité de vie allait baisser. Et puis comment savoir si elle aurait assez de talent pour réussir ? Elle ne doutait pas de son talent et de ses capacités. Elle savait que cela allait être difficile, mais quel était l’intérêt d’une vie sans challenge ?

Il y avait peu de temps qu’elle avait commencé à exercer en tant que céramiste. Les sceptiques de ses amis avaient tous admis que ce qu’elle faisait était joli. Les commandes commençaient à affleurer. Pourtant quelque chose la contrariait. Beaucoup de ses proches ne semblaient pas comprendre qu’elle n’était pas une simple exécutante de leurs idées, qu’elle n’était pas une copiste, qu’enfin le travail d’artisan d’art était un travail créatif où chaque artisan imprimait sa marque et sa personnalité dans ce qu’il créait. Ainsi on lui demandait de reproduire des poteries vues ailleurs sur des stands et jugées trop chères, on lui demandait de réaliser des choses qui ne correspondaient ni à son style, ni à ses goûts. Au début elle n’avait pas osé refuser. Après tout, il fallait bien qu’elle se constitue une clientèle. Mais ces commandes ne lui plaisaient pas et lui faisaient perdre du temps.

L’ingénieur

Yacine est ingénieur informaticien. Il a travaillé pendant longtemps à La Défense et il a aujourd’hui son bureau dans Paris, pas loin de gare de l’est. Yacine aime son métier, il le trouve stimulant. De toute façon quand il s’ennuie maintenant il change de travail. Il fait partie de ces gens qui n’ont jamais vraiment connu le chômage. Régulièrement il se fait démarcher par des chasseurs de tête pour occuper d’autres postes. Mais en ce moment Yacine aime bien l’entreprise pour laquelle il travaille. L’ambiance est bonne et l’esprit correspond à ses valeurs.

La mère de Yacine aimerait bien qu’il se marie. Elle est très fière de son fils. Il est brillant et il fait une belle carrière, mais elle ne s’explique pas qu’il soit encore célibataire alors qu’il est si beau. La vérité c’est que Yannis n’est pas célibataire, mais il n’a aucune envie de le lui annoncer pour l’instant. Vous n’imaginez pas toute la pression qu’il y aurait sur ses épaules et sur celles de sa copine si sa mère savait qu’il était en couple depuis 8 mois. Il sait que plus le temps passe et plus sa mère deviendra pénible quand elle le saura, mais pour le moment il n’est pas prêt.

Yacine est le seul garçon de la famille. Il a trois sœurs et il sait qu’il est l’enfant chéri. Il sait aussi que tout le monde compte sur lui. À 33 ans, il sait qu’il est maintenant censé se marier et avoir des enfants. D’ailleurs c’est probablement ce que voudrait aussi sa copine, mais pour le moment Yacine ne peut pas. Tout amoureux qu’il soit il ne peut pas décider de suivre la voie toute tracée sans y réfléchir un minimum. Il s’agit quand même de sa vie. Qu’est-ce qu’il se passerait s’il se rendait compte trop tard qu’il a fait une grosse connerie ?

L’aventurière

Il y a quelques jours, Claudine a fêté ses 85 ans. Ses deux filles étaient réunies pour l’occasion, ainsi que trois de ses petits-enfants. Claudine est très proche de ses deux filles : Marie et Elisabeth. Elle aurait aimé que leur vie de couple soit un peu plus réjouissante, mais au fond elle sait bien qu’elle ne leur a pas donné un très bon exemple. Claudine a divorcé de son mari lorsqu’elle avait quarante ans. Cela ne se faisait pas encore beaucoup à l’époque et cela surprend toujours les gens qu’une personne de sa génération ait décidé de prendre ses deux enfants sous le bras et de quitter un homme qui, au fond, n’était pas méchant. Si encore il l’avait battue, alors oui, on aurait compris. Mais là, non. Elle s’ennuyait simplement. La petite vie de femme mariée qu’elle menait n’était pas pour elle. Willy l’avait bien compris et il l’a laissée partir sans faire d’histoires. Ce pauvre vieux Willy. Son second mariage a été davantage à la hauteur de ses espérances…

Claudine a toujours été une aventurière. Elle venait d’un milieu où par manque d’argent on ne pouvait pas se permettre toutes les folies, mais cela ne l’avait jamais empêchée d’aller contre les préceptes religieux et familiaux inculqués par son entourage. Claudine était de celles qui faisaient le mur, qui avaient des aventures, qui laissaient traîner derrière elle une mauvaise réputation. Elle s’était beaucoup amusé toute sa vie et elle estimait qu’il lui restait encore de belles années d’expériences à vivre. La pension de son divorce lui avait permis d’emmener ses filles en voyage et elle s’était efforcée de leur transmettre le goût de la découverte. Elle se disait qu’elle avait réussi son coup puisque Marie et Elisabeth l’emmenaient au Guatemala pour ses 85 ans. Elles lui avaient fait la surprise, le voyage était prévu dans un mois. Quand Claudine regardait en arrière elle n’avait aucun regret.