En gare

Ils se sont retrouvés dans le tumulte de la gare. La bousculade sur le quai l’a entraînée vers lui en même temps que la sortie. Lorsqu’ils se remarquent enfin, que leurs yeux se croisent, un sourire s’étale comme une tache sur leurs visages. Leur baiser, au milieu de la cohue, arrête le temps.

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Balade au jardin

Au loin, des coups de fusil peut-être. Ils ponctuent le bruissement des jardins et le chant des oiseaux. À force de répétitions, le son devient intolérable. On voudrait décréter son interdiction pour pouvoir arpenter les allées odorantes en paix.

Promenade d’amoureux, qui, à chaque pas, s’arrêtent au milieu des rhododendrons pour échanger des baisers. Quand ils se regardent, leurs sourires affluent de toutes parts. Ce sont des prunelles qui pétillent, des dents qui brillent, des rides qui se creusent.

Le temps amoureux est suspendu. Il se passe deux heures quand on ne perçoit qu’une longue minute emplie de mots doux et de caresses.

Après-midi

Ils se prélassent paresseusement au soleil. Le grand arbre du jardin jette sur leurs corps des ombres fantastiques. Ils se sont en partie dénudés pour se peindre le corps et danser. Les caresses de peinture s’impriment les unes dans les autres. De la musique s’échappe d’une petite enceinte portative.

Des rires et des sourires qui se répondent et s’embrassent. À l’écart, certains travaillent sans se laisser déconcentrer par la fête. C’est bientôt l’heure du goûter.

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Fin de retraite

Ils se sont réveillés aux aurores pour voir le lever de soleil sur la colline. En partant du bas du village, il y a trente minutes à pieds. C’est la première fois que personne ne rechigne à sortir de son lit, que personne ne renonce à la marche traditionnelle de fin de retraite.

Peter et Moïra sont contents. Ils tiennent à ce petit rituel à la fin du séjour. Cette reconnexion au groupe dans son ensemble après avoir vaqué à toutes sortes de pratiques créatives isolées. Merah et Cole avancent endormis sur l’épaule l’un de l’autre. Peter, lui, ne fatigue jamais. Il tire Lola par la main en lui montrant les bords du chemin. Ally et Mark ont consenti à lever la tête de leurs activités studieuses, ils se donnent la main et avancent en silence. Loin derrière, Louis et Mike ont beaucoup de choses à se dire depuis la nuit dernière. Arthur jette sur eux des regards inquiets, il sait qu’il a pris la décision qu’il fallait, mais la jalousie est toujours là, à lui mordre le cœur.

Le printemps vient tout juste d’arriver, certains arbres éclatent de couleurs tandis que d’autres sont encore nus, leurs branches noires attendant patiemment leur tour. L’air du matin est encore froid, les ami·e·s se sont couverts de couvertures bariolées. Au bout d’un moment, Lola a commencé à sortir de sa torpeur ensommeillée et s’est mise à chanter tout doucement. Leo, Rose et tous les autres l’ont accompagnée en chœur.

Le cauchemar

À cinq heures, le cauchemar. La chambre est encore noire, la rue immobile. Il est trop tôt, mais on n’avait pas le choix, il fallait se réveiller. Quand le sommeil n’est plus un refuge, mieux vaut y renoncer. Impossible de se rendormir, on regarde passer les minutes en attendant la sonnerie du réveil. On n’est pas encore de ces gens qui peuvent commencer leur journée à cinq heures du matin, comme si de rien n’était, mais cela viendra peut-être.

En attendant on fuit les filaments du cauchemar. Les résidus font battre les paupières, mais ils s’échappent bien vite, on serait bien en peine de le raconter. Ne reste que l’immobilité du noir, l’attente du jour à venir.

Image : Johann Heinrich Füssli, Le cauchemar, 1781.

Le vol des corneilles

Quiétude d’un matin d’hiver. Le silence. Dans quelques minutes, on entendra le vol des corneilles. Elles sont des dizaines à hurler ensemble dans les airs, à la même heure tous les matins.

Elle aime ces réveils matinaux alors que le village endormi s’éveille. Elle aime prendre son temps à la table du petit déjeuner, devant sa tasse fumante, et voir s’étaler devant elle toutes les possibilités de la journée. Tant d’heures restent ouvertes et l’invitent. Au cours des minutes matinales, le monde est encore à sa merci.

Avant elle connaissait à peine le matin, il était déjà bien avancé quand elle se levait enfin. Mais son sommeil s’est altéré, les nuits se sont raccourcies. Elle ne l’a pas choisi, mais elle est finalement heureuse qu’il en soit ainsi.

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Viande en sauce

Il y a une mouche qui baigne dans le plat de sauce. Personne d’autre ne l’a vue qu’elle, qui a décidément l’œil pour ce genre de surprises. La situation est si commune pour elle, qu’elle ressent à peine une pointe de dégoût, mais elle ne sait pas comment réagir. Si elle parle, nul doute qu’autour d’elle va éclater un scandale. Il arrivera, de toute façon, si quelqu’un de la famille s’en aperçoit.

De longues minutes, elle ne peut détacher son regard de cette mouche au jus de viande. Un mouvement dans le coin de son œil attire son attention. Sa mère vient d’attraper la louche, plongée dans la soupière au milieu de la table et fait mine de servir.

Emma s’apprête à faire un geste vers elle au moment où le hurlement de la tante Patty retentit.

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Les prunes

Elle a mangé des prunes en cachette dans le jardin du voisin. Elle était sûre qu’il ne l’avait pas vue, mais maintenant qu’il est là, dans le salon, à discuter avec sa mère, elle en a des sueurs froides. Ce serait mortifiant que sa mère l’appelle pour lui demander de s’excuser. Ce serait pire encore si on la punissait en l’envoyant en internat.

L’internat c’est la terreur de Caroline. Souvent sa mère agite sous son nez la menace quand elle fait des bêtises. Des bêtises pas si grosses d’ailleurs… Après tout, le voisin ne mange jamais toutes ses prunes. Elles se gâtent sur l’arbre, et celles qui ne tombent pas au sol pour les vers sont dévorées par les oiseaux. Non, Caroline n’a vraiment rien à se reprocher. Elle a bien escaladé la clôture (elle sait qu’elle n’a pas le droit), mais cela n’est pas si grave, si ?

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Aube noire

Elle n’a pas remarqué tout de suite que le jour ne s’était pas levé. Réveillée au petit matin, elle a vaqué à ses occupations, la tête encore embrumée de sommeil, l’esprit préoccupé par les diverses tâches de sa journée. Une journée normale dans une semaine normale.

C’est quand elle a finalement ouvert les volets après son petit déjeuner qu’elle a remarqué que quelque chose clochait. Elle a trouvé ça bizarre, elle a regardé le ciel. Il était toujours noir.

Ce n’est qu’au bout d’une heure qu’elle a commencé à ressentir la panique. Elle a allumé la radio et a attendu.

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Impressions

La main est posée sur le papier, la pointe du stylo levée. Le regard perdu dans le vague, l’écrivain attend. Il a dans les yeux des images de paysages impressionnistes. Un temps disparu où les peintres installaient leurs chevalets en bord de champs et de rivières. Cet imaginaire, nourri des tableaux de sa jeunesse, danse devant ses yeux, il y est presque. Pour un peu, il pourrait se lever de sa chaise et aller discuter avec les peintres de son esprit. Ils sont si vifs, ils parlent ensemble pleins d’animation.

Le paysage qu’il y a vraiment derrière sa fenêtre est gris, moderne. Un poteau électrique barre la vue de son jardin. Il préfère se plonger dans ces tableaux avec délice. Vivre dans sa tête, c’est déjà vivre un peu.

Il écrit les couleurs qu’il voit derrière ses paupières, les taches de lumière, ces impressions de soleil et d’eau qui se révèlent avec la distance et qui disparaissent quand on cherche à approcher. Il a le sentiment de trahir son époque, mais il n’y peut rien. C’est ce qu’il se passe plus d’un siècle en arrière qui l’anime, nostalgique d’un temps qu’il n’a jamais connu.

Berthe Morisot, Eugène Manet et sa fille au jardin, 1883