Vieux souvenir

C’est comme si l’expérience qu’ils ont eu ensemble n’était plus qu’un lointain souvenir. Presque un rêve éveillé que l’un et l’autre ont fait chacun de leur côté, mais ils n’en parlent plus.

Lui, semble l’avoir définitivement relégué dans un coin commode, où le souvenir ne peut avoir aucune prise sur son quotidien.

Elle, a toujours les sensations qui reviennent par moments en flash, mais amoindries, comme derrière un voile. Son goût des histoires voudrait qu’il y ait eu une conclusion à celle-là, mais rien.

La vie est faite de ces riens de souvenirs inachevés.

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Cris

Elle entendait les cris des enfants qui jouaient dans le jardin. Elle s’était toujours interrogée sur le besoin qu’ils avaient de tant hurler, mais elle avait fini par s’y habituer. Plus jeune, ces cris l’auraient insupportée. Aujourd’hui ils avaient un aspect rassurant. Tant qu’ils criaient, ils étaient vivants.

Elle était dans son bureau, la porte fermée, mais la fenêtre sur le jardin restait ouverte, pour pouvoir les surveiller. Le bureau était sa pièce préférée. C’était presque comme une extension du jardin, où elle seule pouvait aller.

Les enfants jouaient près de la lavande. Soudain le silence avant un cri strident. Presque la prémonition de ce qui allait se passer. Elle se lève et court à la fenêtre. L’enfant en larmes qui se précipite vers elle. Elle est immédiatement rassurée.

 

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L’orateur

Foule qui se presse aux portes du discours. Des milliers de personnes. Même des dizaines de milliers. Toutes là pour écouter la parole du leader. Le dispositif est impressionnant, sonorisé de sorte que de partout on puisse l’entendre. Il se déplace nonchalamment sur scène. Il connaît son texte par cœur, il s’autorise même quelques improvisations. La performance de l’orateur impressionne même les sceptiques. Le dispositif sert de toute façon à impressionner tout autant qu’à montrer qu’il est capable de déplacer les foules.

Régulièrement pendant le discours, la foule acclame ou hue. Elle réagit aux paroles, elle se laisse emporter. Des mauvaises langues pourraient même dire manipuler.

Le discours en lui-même est creux. Son contenu ne sert qu’à galvaniser des gens déjà convaincus. Éventuellement à capter certains indécis. Il ne cherche pas à expliquer, ni à argumenter.

Malaise devant cet impact du leader sur la foule. Douleur même quand on a toujours soi-même rejeté l’idée d’un guide.

Pourtant certaines choses en lui séduisent. Il est peut-être une porte d’entrée. Non pas lui, sa personne, mais ce qu’il représente. Le champ des possibles qui pourrait s’ouvrir s’il était amené à être choisi. Pourtant on hésite. Le danger n’est pas absent. Et si on basculait dans la catastrophe avec lui ?

La nouvelle année

Comme tous les ans à l’approche de la nouvelle année, les contacts s’agitent. Il faut faire des bilans, dire bien fort ce qui était bon ou mauvais pendant cette dernière année. Pleurer sur les disparus, les drames et les guerres. Mais se réjouir tout de même des petites victoires personnelles. Exprimer la personne que l’on veut être publiquement.

Et puis il faut préparer la dernière soirée. Celle où l’on se prouve à soi-même que l’on a des amis, que l’on n’est pas seul. Choisir avec soin ce que l’on va porter, ce que l’on va manger, ce que l’on va boire. Se raconter l’histoire que ce sera la meilleure soirée de l’année. Finalement la soirée n’est pas différente des autres, si ce n’est que l’on a mis les petits plats dans les grands. Chacun a fait plus d’efforts que d’habitude pour être plus beau, plus enjoué, plus drôle. Porter le masque de la liesse générale. Ne pas dissoner par rapport aux autres.

En réalité le passage de la nouvelle année passe inaperçu. Le décompte artificiel n’a aucun sens et la soirée continue comme elle avait commencé. Certains courageux sont restés enfermés. Refus de l’obligation sociale, refus de la vanité. Ils ont passé la soirée chez eux comme si elle n’était pas différente des autres. Ils ont fait réchauffer un plat surgelé au micro-ondes, ils ont regardé un vieux film, lu un livre en cours. Une solitude bienvenue, mais incomprise. Ne pas sortir pour ne pas avoir à répondre à la question : « Et toi, qu’est-ce que tu fais pour le nouvel an ? »

L’art est vain

Vanité de la création. Pourquoi et pour qui créer ? Qu’est-ce que ça change dans le monde ? Impuissance totale de l’artiste qui voit son entreprise vouée à l’échec. Il continue de se raconter l’histoire que l’art est nécessaire au monde. Mais quand des villes sont à feu et à sang, que des populations sont massacrées il est plus difficile d’y croire. Mensonge social.

Toutefois l’artiste continue de créer. Il ne peut pas s’en empêcher. Et puis c’est la seule chose qu’il sache faire. Créer parce que ça lui donne l’illusion d’être utile à la société malgré tout. Mais ce n’est qu’une illusion. C’est par égoïsme qu’il crée. Pour se faire du bien à lui et à lui seul. Peut-être que si une somme importante de gens créaient pour se faire du bien le monde irait mieux. Peut-être. Se raconter cette histoire pour ne pas sombrer.

Le basculement est proche. Celui où l’horreur du monde est telle qu’elle entraîne les individus dans la destruction d’eux-mêmes. Exister pour quoi ? Tout ce qui fait l’humanité semble vain derrière le voile gris du désespoir. Mais l’espoir reviendra. Ou plutôt ce que l’on pourrait appeler l’aveuglement. Refouler sous le tapis les horreurs et continuer. Comme si de rien n’était.

Alep

Le dérisoire de nos vies d’Occidentaux, de nos problèmes du moment. Trouver des cadeaux de Noël, savoir ce qu’on va faire à manger, organiser le départ en maison de retraite d’un grand-père… Pendant qu’Alep se meure.

Hurlements de détresse en Syrie. Ruine, peur, désespoir, résignation. Un bain de sang. On ne reçoit que des bribes, mais des bribes qui nous glacent d’horreur. Que peut-on faire ? Apathie et culpabilité. Rester assis et ne faire rien d’autre que pleurer. Ces moments où on a l’impression de vivre la ruine du monde. Il n’y a plus rien à faire. À quoi ça sert ? On est pris dans une machine qui nous entraîne. Impossible de l’arrêter, impossible de dévier sa trajectoire. Envie de hurler ici aussi. En écho.

Alep.

Vague de pollution

Vague de pollution, on se frotte les yeux, la gorge pique. Il y a une espèce de brouillard persistant dans le ciel. Un brouillard épais, d’un gris tirant sur le roux, sans charme. Les métropolitains ont l’habitude d’observer ça. Mais cette fois c’est pire. Ils n’ont plus envie de sortir pour l’affronter. Ils sont las. Las de ce danger invisible. Ils se demandent s’ils ont déjà respiré un air pur. Maux de tête et fatigue. On ne sait pas si c’est une idée que l’on se fait ou si la pollution a réellement des effet directs sur le bien-être quotidien. Rester barricadé chez soi. Ce qui ne sert à rien du reste. En plus d’être invisible, le danger ne peut pas être évité. C’est un peu comme si la Terre était un fumoir gigantesque. Gâcher le paysage et rester enfermé.

Pourtant il fait beau. Il fait aussi très froid, un froid qui s’insinue partout. Un peu comme les particules fines que l’on inspire malgré nous. Une sortie pourrait presque être agréable si l’on n’avait pas l’impression qu’un poison insidieux nous rentre dans la tête. Frustration du temps présent. Rien n’est fait pour réduire ces pics de pollution. Il n’y a plus qu’à attendre qu’il pleuve ou qu’il neige. Triste attente que celle-là. On n’attend pas la neige pour jouer dedans ou pour entendre les sons comme étouffés dans du coton. Non, on l’attend parce que nos yeux brûlent, parce qu’on se dessèche dans l’air impur. Tristesse du temps présent.

Hommage de juillet

Cette figure mince qui se dresse sur le balcon. Les enfants dans la rue lui font des signes. Les adolescents aussi. Les adultes, maintenant, jettent par réflexe un œil au balcon vide. Le moment du sucre dans le café. La même tasse qui accueille après chaque repas tous les canards des petits-enfants gourmands. Le café au lit du matin. La porte entrouverte qui annonce qu’il va bientôt se lever. Il faut toujours dire « Bonjour pépé » et répondre si on a bien dormi.

Plus tard répondre à la question « Quel est ton problème ? ». Que ce soit un problème ou non il cherchera à le résoudre. À la fin du repas, se disputer. Les enfants doivent demander la permission pour sortir de table. Les adolescents restent un peu avec les adultes et tiennent à exprimer par leurs idées que maintenant ils sont grands. Adulte, chaque besoin exprimé s’accompagne d’un coup de main financier. Toujours le même à chacun des douze petits-enfants.

Rares promenades avec lui et sa casquette blanche. La plupart du temps il reste dans son garage à bricoler. L’étanchéité de la terrasse, ce sujet qui a l’air d’avoir duré dix ans dans une mémoire d’enfant. Le cimetière d’Hérépian, le caveau ouvert et fleuri. Les arrières-petits-enfants qui jouent et qui rient. Les petits-enfants qui rient et qui pleurent. Il faut rentrer et continuer maintenant.

Le sol luit de noir

Il pleut. Le sol luit de noir. Les CRS ne bronchent pas, les gouttes de pluie s’écrasent sur leur cuirasse avec un petit bruit. Ils en ont plein les yeux, mais il faut les garder ouverts. Les manifestants non plus ne bougent pas. Ou plutôt si. Ils remuent les pieds sur place pour lutter contre le froid. Ils chantent aussi. Pour se tenir chaud peut-être, ou pour lutter contre l’ennui de l’inertie.

Ils ne sont pas nombreux. Une poignée tout au plus. Le soutien aux réfugiés n’attire pas les foules. Ils y tiennent beaucoup au terme de « réfugiés ». Leur seul moyen de lutter contre la dénomination médiatique de « migrants » et de diffuser largement ce vocabulaire plus juste.

Depuis trois mois les réfugiés s’entassent sur l’avenue de Flandres. Les tentes igloo multicolores se sont multipliées. Des roses, des vertes, des jaunes. Ils se sont installés les uns sur les autres. Ils ne peuvent bien souvent que s’asseoir par terre ou rester debout. Au bout de trois mois, le froid s’est installé durablement et les conditions de vie déjà intolérables sont devenues insupportables. Régulièrement depuis tous ces mois, la police est venue faire montre de son autorité. Toujours à des heures matinales ou tardives, comme pour bien leur faire comprendre que leur confort est le cadet de leurs soucis.

Chaque intervention de la police paraît aussi inutile que la précédente. Les conditions de vie sont toujours insupportables. L’odeur de pisse est incrustée dans le béton des trottoirs. C’est l’attente. L’attente interminable d’une amélioration. L’attente avec, au bout, un horizon voilé. Demain n’existe pas. Il n’existe plus depuis des mois, voire des années.

Comment se construit l’angoisse

Quatre heures du matin. Au loin, les sirènes. Camions de pompiers, fourgons de police, ambulances se mêlent sur la route en un ballet catastrophique. La ville n’a jamais été aussi éveillée. Pourtant tout le monde se terre dans le silence.

Les postes de télévision sont allumés. Les flux se chargent et se chargent encore. Comprendre ce qu’il se passe. Cette furieuse envie d’en savoir plus, de s’accrocher désespérément à un canal d’information incomplet entretient l’angoisse. Chacun s’est constitué sa petite bulle de terreur qui le coupe des autres et qui oppresse les cœurs.

Il n’y a pas grand chose d’autre à faire qu’attendre. Demain la ville se réveillera comme d’un cauchemar, chancelante et triste. Un peu brumeuse, incertaine, ne sachant plus si ce qu’elle a vécu collectivement était réel. Mais bien vite, dans la plupart des foyers, la vie reprendra son cours normal. La bulle de terreur, elle, restera en place. Ses parois légèrement amincies peut-être, mais gardant ses pleins pouvoirs d’isolement.