Le cauchemar

À cinq heures, le cauchemar. La chambre est encore noire, la rue immobile. Il est trop tôt, mais on n’avait pas le choix, il fallait se réveiller. Quand le sommeil n’est plus un refuge, mieux vaut y renoncer. Impossible de se rendormir, on regarde passer les minutes en attendant la sonnerie du réveil. On n’est pas encore de ces gens qui peuvent commencer leur journée à cinq heures du matin, comme si de rien n’était, mais cela viendra peut-être.

En attendant on fuit les filaments du cauchemar. Les résidus font battre les paupières, mais ils s’échappent bien vite, on serait bien en peine de le raconter. Ne reste que l’immobilité du noir, l’attente du jour à venir.

Image : Johann Heinrich Füssli, Le cauchemar, 1781.

Le vol des corneilles

Quiétude d’un matin d’hiver. Le silence. Dans quelques minutes, on entendra le vol des corneilles. Elles sont des dizaines à hurler ensemble dans les airs, à la même heure tous les matins.

Elle aime ces réveils matinaux alors que le village endormi s’éveille. Elle aime prendre son temps à la table du petit déjeuner, devant sa tasse fumante, et voir s’étaler devant elle toutes les possibilités de la journée. Tant d’heures restent ouvertes et l’invitent. Au cours des minutes matinales, le monde est encore à sa merci.

Avant elle connaissait à peine le matin, il était déjà bien avancé quand elle se levait enfin. Mais son sommeil s’est altéré, les nuits se sont raccourcies. Elle ne l’a pas choisi, mais elle est finalement heureuse qu’il en soit ainsi.

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Viande en sauce

Il y a une mouche qui baigne dans le plat de sauce. Personne d’autre ne l’a vue qu’elle, qui a décidément l’œil pour ce genre de surprises. La situation est si commune pour elle, qu’elle ressent à peine une pointe de dégoût, mais elle ne sait pas comment réagir. Si elle parle, nul doute qu’autour d’elle va éclater un scandale. Il arrivera, de toute façon, si quelqu’un de la famille s’en aperçoit.

De longues minutes, elle ne peut détacher son regard de cette mouche au jus de viande. Un mouvement dans le coin de son œil attire son attention. Sa mère vient d’attraper la louche, plongée dans la soupière au milieu de la table et fait mine de servir.

Emma s’apprête à faire un geste vers elle au moment où le hurlement de la tante Patty retentit.

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Les prunes

Elle a mangé des prunes en cachette dans le jardin du voisin. Elle était sûre qu’il ne l’avait pas vue, mais maintenant qu’il est là, dans le salon, à discuter avec sa mère, elle en a des sueurs froides. Ce serait mortifiant que sa mère l’appelle pour lui demander de s’excuser. Ce serait pire encore si on la punissait en l’envoyant en internat.

L’internat c’est la terreur de Caroline. Souvent sa mère agite sous son nez la menace quand elle fait des bêtises. Des bêtises pas si grosses d’ailleurs… Après tout, le voisin ne mange jamais toutes ses prunes. Elles se gâtent sur l’arbre, et celles qui ne tombent pas au sol pour les vers sont dévorées par les oiseaux. Non, Caroline n’a vraiment rien à se reprocher. Elle a bien escaladé la clôture (elle sait qu’elle n’a pas le droit), mais cela n’est pas si grave, si ?

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Aube noire

Elle n’a pas remarqué tout de suite que le jour ne s’était pas levé. Réveillée au petit matin, elle a vaqué à ses occupations, la tête encore embrumée de sommeil, l’esprit préoccupé par les diverses tâches de sa journée. Une journée normale dans une semaine normale.

C’est quand elle a finalement ouvert les volets après son petit déjeuner qu’elle a remarqué que quelque chose clochait. Elle a trouvé ça bizarre, elle a regardé le ciel. Il était toujours noir.

Ce n’est qu’au bout d’une heure qu’elle a commencé à ressentir la panique. Elle a allumé la radio et a attendu.

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Impressions

La main est posée sur le papier, la pointe du stylo levée. Le regard perdu dans le vague, l’écrivain attend. Il a dans les yeux des images de paysages impressionnistes. Un temps disparu où les peintres installaient leurs chevalets en bord de champs et de rivières. Cet imaginaire, nourri des tableaux de sa jeunesse, danse devant ses yeux, il y est presque. Pour un peu, il pourrait se lever de sa chaise et aller discuter avec les peintres de son esprit. Ils sont si vifs, ils parlent ensemble pleins d’animation.

Le paysage qu’il y a vraiment derrière sa fenêtre est gris, moderne. Un poteau électrique barre la vue de son jardin. Il préfère se plonger dans ces tableaux avec délice. Vivre dans sa tête, c’est déjà vivre un peu.

Il écrit les couleurs qu’il voit derrière ses paupières, les taches de lumière, ces impressions de soleil et d’eau qui se révèlent avec la distance et qui disparaissent quand on cherche à approcher. Il a le sentiment de trahir son époque, mais il n’y peut rien. C’est ce qu’il se passe plus d’un siècle en arrière qui l’anime, nostalgique d’un temps qu’il n’a jamais connu.

Berthe Morisot, Eugène Manet et sa fille au jardin, 1883

Le livre jeté

Agathe a jeté son livre. Elle l’a mis à la poubelle dans un accès de fureur dont elle seule a le secret. Si seulement elle s’était contentée de le mettre dans la corbeille, elle aurait pu aller le récupérer une fois calmée, mais non. Elle est allée tout jeter à la benne. Tous les souvenirs liés à elles, et ce livre, ce livre qu’elle a regretté sitôt abandonné, la rage encore vibrante en elle.

Elle a été bête d’associer ce livre à cette histoire, il était tellement plus que ça ! Il l’avait fait grandir, il l’avait fait réfléchir. Bien sûr qu’on le lui avait offert, bien sûr elle se rappelait le moment précis ! Ce brunch improvisé la veille, où Maxime avait amené sa cousine en visite. Il lui suffisait d’y penser pour ressentir le vertige qu’elle avait eu en voyant Zoé. Ses yeux incroyables, ses sourcils noirs et épais. Zoé, qui l’avait immédiatement attirée. Elle avait été si troublée que c’est à peine si elle lui avait dit bonjour. Maxime avait compris, il avait fait exprès. Elle se serait jetée dans ses bras de gratitude, si elle avait été capable d’autre chose que regarder Zoé.

Ce livre, c’était Maxime qui en avait parlé le premier, il savait qu’Agathe serait intéressée. C’était ce qui l’avait débloquée. Elle s’était mise à parler, animée, et les grands yeux noirs de Zoé l’avaient dévorée. Elles s’étaient embrassées dans la cuisine pendant qu’elles débarrassaient la table. Leurs langues s’étaient caressées. Quand Agathe avait rouvert les yeux, Zoé la regardait. Elle se mordait la lèvre, comme pour s’empêcher de recommencer. C’était juste avant de partir qu’elle lui avait donné le livre. Ce livre dans lequel elle avait écrit son numéro de téléphone au crayon à papier.

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La maison

J’ai serré machinalement mon manteau contre moi. Il faisait ce froid glacial d’avant la neige, celui qui vous dit que vous feriez mieux de rentrer fissa. Mais je ne pouvais pas rentrer, pas encore. Le bout de mes doigts était déjà tout violet, j’ai enfoui mes mains dans mes poches de jean. On n’a pas idée de partir sans gants en plein mois de décembre. Une fraction de seconde j’ai regretté ma chambre, mon lit, et je me suis demandé ce que je foutais là.

Je suis resté un long moment devant la porte de la maison sans oser avancer. Depuis le trottoir je n’avais pas assez de recul pour la voir tout entière. J’avais envie de basculer la tête en arrière pour la voir disparaître dans le blanc du ciel, mais ça aurait trop exposé ma peau aux morsures du gel. Le menton enfoui dans mon écharpe jusqu’au nez, j’ai finalement avancé pour appuyer sur la sonnette.

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Je suis un chat

Je suis un chat. Un chat agile qui se roule sur le dos en étirant les pattes, qui expose ainsi la vulnérabilité de son ventre à l’humain qui partage son lit. Je m’abandonne dans ces roulades. Je joue, malicieux, avec le corps allongé à côté du mien. Je me recroqueville, je me colle et je me frotte. Je m’efforce de laisser mon odeur tout autour de moi, que l’autre ne puisse plus rien toucher sans sentir le vestige de ma présence.

Je suis un chat qui parfois sort les griffes. Calme et passif au premier abord, je me redresse vivement et je mords. Mon impétuosité réserve toujours des surprises.

Je suis un chat en demande de caresses, câlin, collant parfois. Ce chat d’appartement, qui a abandonné sa sauvagerie sous un plaid en pilou.

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La fugue (suite 3)

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La musique à fond dans les oreilles, je ne remarque pas que le car s’est vidé à Laurens. Le type du fond du bus s’est assis juste derrière moi et me tapote sur l’épaule pour engager la conversation.

« Salut, c’est la première fois que tu prends cette ligne ? » On a connu mieux comme phrase d’accroche. J’enlève un écouteur et je me constitue un air blasé. Je pense qu’il a 20 ans. Il a jeté en arrière la capuche qui lui cachait les yeux et je suis frappée par leur couleur. C’est un gris liquide qui ne sait pas choisir entre le bleu et le vert. On dirait des yeux de tempête. Il me sourit et toute la menace qui semblait se dégager de sa personne disparaît. D’une traite, il me raconte qu’il rentre de chez des amis, qu’il habite au village, mais qu’il va à l’université à Béziers et qu’il veut tout plaquer pour faire de la musique. Je me tais.

Le car s’est arrêté à côté de la place de la mairie. Le ciel est couvert et lourd, il va peut-être neiger. Dehors les vieilles dames se pressent en tirant leur caddie derrière elles. Elles se dépêchent de faire leurs courses avant les premiers flocons. Le froid est intense et me paralyse un instant lorsque je descends. Le garçon est juste derrière moi, il porte un sac de guitare en bandoulière.

« J’habite par là », me dit-il en m’indiquant une direction floue. « D’accord ». Je ne vois pas bien ce que ça peut me faire. Je pourrais lui montrer l’adresse écrite sur mon papier et lui demander de m’y emmener, mais je n’ose pas. J’ai l’impression que tout cela doit rester secret. Il hésite un instant puis me fait un signe de la main pour me dire au revoir. Je reste debout sur le trottoir qui se vide.